DÉCOUVRIR LE NORD | VALENCIENNOIS
30 juin 2022

Edmond Pruzack, mineur de l'ombre à la lumière

Chaque jeudi, l'ancien mineur devient guide touristique et fait visiter le site minier de Wallers-Arenberg où il a travaillé jusqu'à sa fermeture en 1989. Il raconte aux visiteurs ce pan de notre histoire reconnue aujourd'hui au Patrimoine mondial de l'Unesco.

Ce n'était pas son choix de devenir mineur. Edmond Pruzack était un bon élève. Le directeur de son école à Sallaumines, Michel De Smeytere, avait décelé le potentiel de l'adolescent. Il était allé convaincre ses parents de le laisser poursuivre ses études. Il avait reçu un non ferme et définitif : pour mon père, être mineur c'était le plus beau métier du monde.

Autour de lui, tout le monde travaillait à la mine. Son grand-père. Son père. Son frère, plus âgé de neuf ans, puis son petit frère. Ma famille avait connu les misères de la guerre. Devenir mineur, c'était être logé, avoir gratuitement du charbon, accès au médecin. Mes grands-parents et parents aimaient beaucoup ça. Ma génération, c'était déjà un peu différent. On avait la télévision. Ça nous a permis de voir qu'il existait d'autres choses.

Edmond Pruzack naît en 1944. Dans les corons, au 4 rue de Lyon à Marles-les-Mines, sourit-il. Il y avait une bonne ambiance. Entre voisins, on s'invitait pour des cafés bistouille. Il y avait de l'entraide entre les familles, ça se faisait automatiquement. Peu importe les nationalités. Les enfants font des terrils leur terrain de jeu. 

"Il faut y aller"

L'âge minimum pour commencer à travailler à la mine est alors fixé à 15 ans. À l'époque de mon père, c'était dès 13 ans. Edmond Pruzack débute à la fosse 9 d'Harnes, dans le Pas-de-Calais. 

Il faut y aller. Stanislas, son père, le réveille pour son premier jour. Il est 5h. Un petit-déjeuner l'attend dans la cuisine. Ce n'est pas le moment des effusions dans sa famille où l'on se parle à la 3e personne du singulier. Il est déjà temps pour Edmond de monter sur son vélo. Six kilomètres qui le séparent du carreau de fosse. J'arrive au portail et je vois une civière sur laquelle repose un mineur tué. J'ai l'image de la couverture grise qui le recouvre, de ses chaussures qui dépassent, du casque posé sur sa poitrine.

Edmond Pruzack ne fait pas demi-tour. Durant trois ans, il sera galibot. Ça veut dire apprenti mineur. Mon moniteur, Fernand Diévart, avait été choisi pour ses qualités humaines et son travail de mineur. C'était quelqu'un que j'estimais beaucoup. L'homme emmène les adolescents aux vestiaires et leur donne rendez-vous à la lampisterie.

Là, le porion, le contremaître, ne nous appelle pas par nos noms mais par le numéro de nos lampes. Je n'étais plus que le 1182. Le onze quatre-vingt-deux. On prononçait comme ça les numéros.

Ils se serrent à 18 dans la cage d'ascenseur qui les descend 357 mètres plus bas. Pour moi, c'était interminable. La cage berloquait. Quand on s'est arrêtés, Fernand a dit ouf. Pendant le trajet, Edmond avait discrètement fait un signe de croix.

Les galibots avancent jusqu'au chantier d'exploitation. J'étais impressionné par le bruit. C'était l'effervescence autour de nous. Les galibots sont dans l'équipe du matin. Ils vont travailler de 6h à 14h et transporter du matériel. Pas plus de 17 kilos par adolescent, selon les règles. On envoie Edmond chercher la clef à repousser les parois latérales. Je savais que ça n'existait pas. Mon père m'avait prévenu. J'ai fait comme si je l'ignorais pour aller m'asseoir dans un coin. J'ai fermé ma lampe et je découvrais l'obscurité. Je passais ma main devant mes yeux. Je ne voyais rien. Rien du tout.  Le bizutage est bon enfant.

Des souris pour alerter les hommes

Vers 10h, c'est l'heure de la tartine. Fernand nous avait prévenu de bien accrocher nos repas à un crochet, sinon des souris les mangeraient. Il a ajouté qu'il ne fallait surtout pas leur faire de mal. On a demandé pourquoi. Il a répondu que si un jour on voyait les souris fuir, on aurait intérêt à les suivre. Elles préviennent du danger ! 

Edmond Pruzack rentre chez lui sain et sauf. Mais j'ai vu que quelque chose avait changé dans le regard de ma mère, Anna. J'ai pris conscience à travers ses yeux que j'étais devenu un homme.

Après Harnes, le jeune homme ira travailler à la fosse 23 de Noyelles-sous-Lens, la 5 de Sallaumines, la 3 de Méricourt. J'ai fait tous les métiers du fond, résume-t-il, sauf le travail d'about. Celui de l'extraction des roches.

La bonne mentalité d'Arenberg

Trois choix se présentent à Edmond Pruzack au moment de devenir porion d'exploitation  : la fosse Ledoux à Condé-sur-l'Escaut, celle d'Arenberg et celle de l'Escarpelle à Roost-Warendin. Mes copains m'ont dit de venir à Arenberg parce qu'il y avait là une bonne mentalité.

Avec son épouse Lydie, elle-même fille de mineur, et leurs trois enfants, ils arrivent en 1981 dans le Valenciennois. Edmond Pruzack reste à Arenberg jusqu'à la fermeture du site en 1989.

Il est trop jeune pour prendre sa retraite. Il n'a pas passé assez d'années au fond. On lui propose de travailler à la centrale thermique d'Hornaing. Pour moi, c'était un défi. Dans ma tête, souvent, je me disais que je travaillais à la mine parce que je n'étais pas capable de faire autre chose.

Il se plonge comme un forcené dans le travail. En onze mois, je devenais titulaire de mon poste.

Jusqu'alors, quand on me demandait ce que je faisais dans la vie, je ne répondais pas ou alors je parlais de la centrale, mais je ne parlais pas de la mine. Désormais, quand on me pose la question, je réponds que j'étais mineur et j'oublie de parler de la centrale !

Edmond Pruzack a mis du temps à être fier de sa carrière dans la mine. Une série de déclics l'ont aidé. Claude Berri et le tournage en 1992 de Germinal, par exemple. Je me suis dit que j'étais un ancien mineur et qu'il n'y avait pas de raison pour que je ne passe pas le casting. Il fait de la figuration durant 70 jours. Son épouse, pendant 80. Et leurs garçons font aussi partie de l'aventure.

René Lukasiewicz, un ancien mineur de la fosse d'Arenberg, lui propose alors de le rejoindre comme guide bénévole du site minier de Wallers-Arenberg. Edmond Pruzack accepte et se rend compte de l'intérêt qu'il suscite chez les participants.

Et puis, il y a le 30 juin 2012. Le jour où le Bassin minier a été inscrit au Patrimoine mondial de l'Unesco. C'est une reconnaissance pour le travail des mineurs. Elle permet de mettre en avant la pénibilité, le danger qui existait dans nos vies tout autant que l'entraide entre les familles, les fêtes de quartier que nous avions.

Informations pratiques : pour assister à une visite guidée du site minier par un ancien mineur, rapprochez-vous de l'association de Défense et de Protection du Patrimoine historique et culturel de Wallers-Arenberg au +33 (0)6 04 15 05 44 ou ass_patrimoine.wallersarenberg@yahoo.com

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