Sport
3 mars 2026

"Paris-Roubaix : les pavés de l'éternité", la légende en podcast

La course fête cette année ses 130 ans. À cette occasion, et en écho à la diffusion en avril du documentaire d’Antoine Disle Paris-Roubaix : duels en enfer, découvrez un podcast inédit avec Pascal Sergent, spécialiste de l’histoire du cyclisme, qui retrace les grandes heures de l’épreuve.

Duels d’hier et d’aujourd’hui, un cyclisme flamboyant

Sur Paris-Roubaix, il y a des rencontres entre deux coureurs qui élèvent un peu plus le niveau de l’épreuve, et son intérêt, qui offrent à ce rendez-vous des duels et du suspense. Ces duels ne sont pas si nombreux, on les compte sur les doigts d’une main, mais ils gravent un peu plus dans le marbre la légende de la reine des classique…

On l'appelle la reine des classiques ou encore l'Enfer du Nord. Paris-Roubaix fascine. Que l'on soit féru de vélo ou pas. « Paris-Roubaix, les pavés de l'éternité », un podcast du département du Nord raconté par l'historien du cyclisme Pascal Sergent et le journaliste Jean-Baptiste Allouard.
Jean-Baptiste Allouard : Pascal, bonjour !
Pascal Sergent : Bonjour !
J.-B.A. : Aujourd'hui, nous allons nous intéresser à ces duels qui ont jalonné l'existence de Paris-Roubaix. Actuellement, quand on parle de duel, on pense au Néerlandais Mathieu Van der Poel et au Slovène Tadej Pogačar. Forcément, il y a d'autres duels qui ont forgé son histoire depuis 1896. Tout d'abord, Pascal, à quel moment peut-on dire qu'il y a duel entre deux coureurs ? Et qu'est-ce qui fait la légende de ces duels ?
P.S. : On peut parler de duel quand ces histoires se répètent sur plusieurs années. On peut penser au premier duel qui me vient à l'esprit entre Octave Lapize et François Faber dans les années 1910. Ce sont deux champions d'exception qui gagnent le Tour de France, mais aussi Paris-Roubaix. Il y a un véritable duel sur quatre ou cinq ans entre 1909 et 1914. C'est l'un des premiers duels qui a été ensuite reproduit avec Fausto Coppi et Rik Van Steenbergen dans les années 1950. Là, on a un champion d'exception toutes catégories, Fausto Coppi, et un champion des classiques toutes catégories, Rik Van Steenbergen. Les deux hommes vont s'affronter à plusieurs reprises, notamment en 1952, quand les deux coureurs arriveront tout seuls sur le Vélodrome. Naturellement, il n'y aura pas de sprint, parce que Van Steenbergen est beaucoup plus rapide. Mais ça illustre parfaitement ces duels des années 1950…
J.-B.A. : Mais quand on parle de duel, on imagine aussi une opposition de style entre les cyclistes…
P.S. : Oui, mais là, c'est, quelque part, une opposition de champions toutes catégories qui s'illustrent sur le Tour, sur les championnats du monde, sur les classiques et sur Paris-Roubaix, comme ont pu le faire Coppi ou Merckx. Et face à eux, il y a véritablement des coureurs de classique spécialisés sur les épreuves flandriennes, sur les pavés, à l'image de Van Steenbergen, à l'image de De Vlaeminck, et plus près de nous, Mathieu Van der Poel qui doit affronter Tadej Pogačar qui lui est le champion hors catégorie, vainqueur du Tour, champion du monde… Il a un palmarès à rallonge. Il y a ces duels de champions hors norme, hors catégorie, avec vraiment des spécialistes des pavés, et ça, ça fait aussi le piment de Paris-Roubaix.
J.-B.A. : Alors justement, pour vous, quels sont les duels que vous répertoriez sur l'Enfer du Nord ? Parce qu'il n’y en a pas tant que ça finalement ?
P.S. : C'est ça, c'est Octave Lapize et François Faber, c'est Fausto Coppi et Rik Van Steenbergen, c'est Eddy Merckx et Roger De Vlaeminck, et aujourd'hui, c'est Mathieu Van der Poel et Tadej Pogačar. Et de temps en temps, il y en a un qui passe entre deux, comme Louison Bobet, comme Rik Van Looy, même si Van Looy n’est pas passé que entre deux, puisqu'il a aussi trois victoires, ou alors Wout Van Aert, ou quelques coureurs qui arrivent, malgré ces duels de titans, à s'immiscer et à inscrire leur nom au palmarès.
"C’était une époque de visages fermés, de routes ouvertes aux vents, de cliquetis métalliques et de belles mécaniques, où chaque bruit accompagnait l’effort et la fierté. Leur duel dépassait la course : Merckx voulait tout conquérir, De Vlaeminck régnait sur Roubaix comme sur un royaume. De cette rivalité est née la légende, et l’Enfer du Nord est resté le théâtre réservé aux seigneurs !"
J.-B.A. : Alors Merckx-De Vlaeminck, c'est un duel qui a marqué les esprits à l'époque. Sept succès ici à Roubaix au total pour les deux coureurs, entre 1968 et 1977. Avantage à Roger De Vlaeminck. Autant dire qu'ils n’ont laissé que des miettes à leurs adversaires sur cette décennie. Qu'est-ce qui faisait la saveur de leurs retrouvailles sur les pavés du Nord ?
P.S. : C'était le rendez-vous annuel pour eux. Il y a une véritable histoire entre les deux, les deux coureurs, les deux hommes, parce que Eddy Merckx avait, dès 1968, analysé toutes les qualités de Roger De Vlaeminck, et l'avait incité d'ailleurs à venir dans son équipe. Et Roger lui a répondu tout de suite : ‘‘Je suis là non pas pour être ton équipier, mais pour te battre’’. Et Roger De Vlaeminck venait de passer professionnel. Il gagne d'ailleurs sa première épreuve qui était le Circuit Het Volk à l'époque, qui était le championnat du monde de printemps en Belgique, qui le Circuit Het Nieuwsblad aujourd'hui. D'entrée, il marque son territoire, et il fait déjà un très bon premier Paris-Roubaix en 1969. C'est vrai que pour les autres coureurs du cru, par exemple Roger Rosiers en 1971 ou Walter Godefroot en 1969, c'est très difficile de faire sa place.
J.-B.A. : On trouve quasiment un duel par époque. Vous, quel est le duel que vous préférez, et qui vous passionne le plus ?
P.S. : Je vais me répéter, mais je pense que pour moi, la période autour de l’année 1975 était florissante, tant au niveau du déroulement des courses que des champions qui étaient là. À l'époque, on pouvait, en regardant la liste des engagés, deviner 20 vainqueurs potentiels, et deux surnageaient : Merckx et De Vlaeminck ! Mais au-delà de ça, il y avait des coureurs qui étaient là pour les podiums. Il y avait véritablement une bagarre sur toute la route. Aujourd'hui, on a un peu ça, on retrouve un peu ça avec ce cyclisme flamboyant avec des champions qui sont, on va le répéter, Mathieu Van der Poel, Tadej Pogačar, Wout Van Aert, Mads Pedersen, Filippo Ganna et quelques autres encore. Ils nous offrent un spectacle vraiment florissant et vraiment très attractif.
J.-B.A. : Je pensais que vous m’auriez dit Fausto Coppi, parce que c'est votre coureur préféré…
P.S. : Oui, mais pour moi, Coppi est hors norme… Evidemment !
"Tous les yeux se tournent vers deux géants ! Tadej Pogačar, insatiable, venu défier une terre qui ne lui a jamais vraiment appartenu, et Mathieu Van der Poel, héritier des pavés, façonné par eux, prêt à défendre son royaume. Leur duel annoncé réveille la mémoire. On pense à Merckx et à De Vlaeminck, à ces printemps où deux monstres se partageaient le destin du Nord. Même tension, même style ! Une rivalité qui dépasse la course pour rentrer dans le récit. Mais Paris-Roubaix ne se résume jamais à deux noms. Sur ces routes, la force mentale compte autant que les jambes. Et il y a Wout Van Aert, l’éternel prétendant, toujours là, toujours placé, à la recherche du jour parfait qui transformerait l’attente en victoire."
J.-B.A. : Là, on est en 2025, c'est prémonitoire ce que raconte Antoine Disle dans son documentaire. Quel est le regard vous portez justement sur ce duel entre Mathieu Van der Poel et Tadej Pogačar ? Parce qu'au début des années 2020, on aurait plutôt parié sur un duel de spécialistes entre Mathieu Van der Poel et Wout Van Aert, et puis il y a eu la venue du Slovène sur Paris-Roubaix, qui a totalement rebattu les cartes.
P.S. : Oui ! Non seulement sur Paris-Roubaix, mais sur toutes les épreuves. Milan-San Remo, le Tour des Flandres, Liège-Bastogne-Liège, le Tour de Lombardie… On a l'apparition d'un phénomène qui bouleverse complètement le cyclisme et son histoire. Il arrive avec toutes ses qualités. On a l'impression qu'il s'amuse sur son vélo, et donc aussi ce qui fait sa force, c’est qu’il semble hermétique à toute la pression qu’il y a autour de lui. On a un champion qui bouleverse tout, puisque, effectivement, il y a cinq, six ans, on pouvait s'attendre à un duel unique entre Van der Poel et Van Aert, et finalement, il y a un intrus qui arrive dans la course, et qui domine aussi ses rivaux.
J.-B.A. : Mais d'une certaine manière, on est plutôt sur une continuité entre spécialistes de classiques et grands champions, Rik Van Steenbergen et Fausto Coppi, Roger de Vlaminck et Eddy Merckx, et aujourd'hui, Mathieu Van der Poel et Tadej Pogačar. C'est là tout le sel de Paris-Roubaix, cette capacité à construire des intrigues autour d'un événement…
P.S. : C'est à dire que les champions hors norme, on peut y rajouter bien sûr Bernard Hinault, mais là il n’y avait pas vraiment de duel, ont compris l'importance de gagner à Roubaix. Un vainqueur à Roubaix rentre dans l'histoire non seulement du cyclisme, mais du sport en général. La plupart des champions qui ont la capacité peut-être de pouvoir gagner, se mettent en tête, toujours à un moment ou à un autre, de gagner. C'est l'exemple de Bernard Hinault. On en parlait. Bernard avait une aversion complète pour Paris-Roubaix, mais il avait compris que c'était une épreuve qu'il fallait gagner. On mettait en doute ses capacités, comme pour Coppi d'ailleurs dans les années 1950, on mettait en doute ses capacités de pouvoir gagner Roubaix. Et quand il a eu l'opportunité, maillot de champion du monde sur les épaules, il n'a pas loupé le coche. C'est aussi la motivation de Pogačar et de quelques autres qui se disent : ‘‘Bon, il y a bien sûr le Tour de France, mais il y a aussi Paris-Roubaix, et si je peux accrocher Paris-Roubaix, ça complétera bien sûr le palmarès de manière très, très importante’’.
J.-B.A. : Bernard Hinault, lui, n’a pas fait les choses à moitié, parce qu'il a battu Moser et De Vlaeminck…
P.S. : Oui, il y avait un sprint royal, c'était vraiment quelque chose d'extraordinaire quand il est arrivé, il a battu les spécialistes sur leur terrain.
"Christian Prudhomme : Avec Pogačar, on se demande toujours ce qu’il va se passer, parfois on a la réponse presque d’avance. Là sur Paris-Roubaix, on ne l’a évidemment pas, puisque le maître de Paris-Roubaix, aujourd’hui, s’appelle Mathieu Van der Poel. Les voir attaquer de très loin, n’est finalement aujourd’hui plus surprenant, même si c’est quelque chose de récent ; en fait ces attaques lointaines, elles datent d’une demi-douzaine d’années seulement…
Steve Chainel : Ils ne regardent pas où ils sont dans la course, ils ne regardent pas qu’ils sont à 100 bornes de l’arrivée, et c’est pour ça que ce sont deux grands champions, et que ce sont des fous dans leur tête. Ils cassent un petit peu tout le mythe de dire que Roubaix est une course où il faut vraiment aller le plus loin possible avec ses équipiers pour économiser un tout petit peu d’énergie pour faire la différence dans le Carrefour de l’Arbre. Et c’est vrai que là, eux, ils se lancent dès la trouée d’Arenberg…"
J.-B.A. : Christian Prudhomme, directeur du cyclisme chez ASO, et Steve Chainel, l'ancien coureur, parle d'attaques lointaines. C'est Paris-Roubaix qui évolue, où ce sont les acteurs qui impriment un nouveau rythme à la course ?
P.S. : Ce sont les acteurs ! On est dans une nouvelle génération qui ne compte pas. Donc il y a eux, mais on peut aussi ajouter Remco Evenepoel qui lui, sur Liège-Bastogne-Liège, part à 50 ou 60 kilomètres de l'arrivée. Ce sont des coureurs qui ne calculent pas. Ils se font plaisir sur le vélo, et puis s’il y a une opportunité, il n'hésite pas à partir. C'est ce qui fait justement ce cyclisme flamboyant d'aujourd'hui. On retombe un peu sur le cyclisme des années 1950 ou des années 1930, où les coureurs ne calculaient pas. Ils partaient, ils s'échappaient, si ça fonctionnait, c'était bien, si ça ne fonctionnait pas, ce n'était pas grave, ils remettaient ça le lendemain. On tombe dans un cyclisme qui est aujourd'hui très, très intéressant pour le public de cyclistes, mais aussi pour le grand public.
J.-B.A. : C’est-à-dire je suis fort, j'y vais, je n'attends personne !
P.S. : Oui, il n'y a pas de calcul, il y a une opportunité, il reste 100 kilomètres et ben on y va !
"Raymond Poulidor : Il est là…
Gilbert Duclos-Lassalle : Oh mon garçon, félicitations !
Raymond Poulidor : Il a gagné deux fois Paris-Roubaix, Duclos-Lassalle…
Gilbert Duclos-Lassalle : Oh merci…
Raymond Poulidor : Mais toi, tu vas en gagner quatre !... Si on se réfère aux résultats qu’il a déjà obtenus, je crois qu’il est plus fort que le papi et plus fort que le papa, alors c’est peu dire…
Corinne Van der Poel : Pour Mathieu, c’est une course spéciale, je pense, parce que c’est vraiment une course qui est faite pour lui. C’est un peu un mélange de cyclo-cross, de route et de tactique ! À chaque départ de course, il le dit lui-même souvent, il s’élance pour gagner !"
J.-B.A. : Vous aurez reconnu Raymond Poulidor qui parle de son petit-fils, Mathieu Van der Poel, à l'aube de sa carrière, et sa maman… Pascal, comment avez-vous vécu cette édition 2026 avec le retour du Belge Wout Van Aert sur le devant de la scène de Paris-Roubaix ?
P.S. : C'était fabuleux ! Toutes les personnes qui ont suivi cette arrivée, que ce soit au vélodrome ou alors devant la télévision, ont apprécié la course, parce que c'était une course vraiment très enjouée, très importante, très ambitieuse pour beaucoup de coureurs. C'est vrai que la victoire de Wout Van Aert était un peu comme le couronnement de sa carrière, puisqu’on l'estimait Flandrien et donc spécialiste des classiques flandriennes, et il n’avait que, entre guillemets, un succès sur Milan-San Remo, dans les monuments. On attendait une victoire de Wout Van Aert depuis des années, puisqu’on sait qu'il est très motivé dans cette course, mais il faut dire que Van Aert a très souvent été victime de malchance : des crevaisons, des chutes, des fractures, ce qui a entravé une grande partie de ses campagnes flandriennes. Aujourd'hui, c'est un juste retour des choses. Il avait les qualités, ça fait plaisir à tout le monde. C'est un beau champion, et il mérite d'être au palmarès de Paris-Roubaix, comme Paris-Roubaix a le mérite d'avoir Wout Van Aert sur ses tablettes.
J.-B.A. : Est-ce qu'on ne l'avait pas un peu trop vite oublié ? Est-ce qu’on n'était pas un peu trop focalisé sur Mathieu Van der Poel et Tadej Pogačar ?
P.S. : C’est-à-dire que c'est un peu à l'image de Gilbert Duclos-Lassalle qui doit attendre 38 ans pour gagner. Chaque année, on le mettait parmi les favoris, puis ensuite parmi les outsiders, en espérant peut être une petite place. Wout Van Aert a 31 ans, donc il est un peu dans ce schéma-là. Il est là depuis très longtemps, mais il n’a jamais réussi à trouver l'ouverture. Et c'est vrai que lorsqu'on a au départ un duel d'enfer entre Mathieu Van der Poel, triple vainqueur, et Tadej Pogačar qui vient et qui termine deuxième pour sa première année, et deuxième pour sa deuxième année de participation, c'est très difficile de faire sa place. Et là, Wout Van Aert a réussi le coup parfait en résistant à Pogačar sur les pavés, puis sa pointe de vitesse a fait le reste.
J.-B.A. : Est-ce que ça peut remettre en cause un quatrième succès de Mathieu Van der Poel sur Paris-Roubaix ?
P.S. : Non, je ne pense pas, parce que, en réalité, quand on regarde bien les chiffres, le plus fort, dimanche, c'était Mathieu Van der Poel. Il pointe, après son incident incompréhensible dans la trouée d'Arenberg… Il peut crever, mais ce qui est étonnant, c'est qu'il n’a pas les mêmes fixations de pédale que ses équipiers, ce qui l'empêche finalement de changer de vélo ! Si Philipsen lui prête un vélo, ou si un équipier lui prête un vélo, il repart rapidement, et il est finalement dans la bonne échappée. On ne teste jamais du matériel sur Paris-Roubaix en compétition. Donc quand on voit les chiffres, il était à 2’30’’ à la sortie de la trouée d'Arenberg, et il finit à douze ou treize secondes. Et il a roulé tout seul derrière, puisqu’ils étaient tous dans la roue. Donc il reprend plus deux minutes, 2’20’’ quasiment. Quand on voit les chiffres, je pense que c'était le plus fort. Mais il a eu cette malchance, mais ça fait partie de Paris-Roubaix !
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Bob Roll, le rêve américain

Courir Paris-Roubaix, personne n’y croyait, sauf lui ! Bob Roll, éleveur de serpents aux Etats-Unis, personnage atypique dans le peloton, et totalement subjugué par la reine des classiques, avait fait de ce rendez-vous annuel un objectif dans sa modeste carrière ! Avec six participations, l’Américain est allé au-delà de ses rêves…

On l'appelle la reine des classiques ou encore l'Enfer du Nord. Paris-Roubaix fascine. Que l'on soit féru de vélo ou pas. « Paris-Roubaix, les pavés de l'éternité », un podcast du département du Nord raconté par l'historien du cyclisme Pascal Sergent et le journaliste Jean-Baptiste Allouard.

Jean-Baptiste Allouard : Pascal, bonjour !
Pascal Sergent : Bonjour !
J.-B.A. : Aujourd'hui, nous allons évoquer l'histoire d'un coureur américain sur Paris-Roubaix, en l'occurrence Bob Roll, coureur de l'équipe 7-Eleven, professionnel entre 1986 et 1995, qui n'a jamais gagné Paris-Roubaix. Mais l'Américain fait plutôt figure de coureur atypique dans le peloton. Quelles sont ses références quand il arrive sur la reine des classiques au milieu des années 80 ?
P.S. : Quasiment aucune ! Par contre, il était animé par Paris-Roubaix qu'il avait découvert à la télé un peu par accident. Alors qu’il faisait des courses amateurs aux Etats-Unis avec plus ou moins quelques bons résultats, il avait été enrôlé dans l'équipe Seven Even, qui était la première grande équipe américaine. 7-Eleven était une grande marque de supermarché aux Etats-Unis, dirigée par Jim Ochowicz, qui a été par la suite président de la fédération américaine… Et donc les 7-Eleven arrivent en Europe, participent à quelques courses, et Bob Roll est dans l'équipe, dans le paquet. Comme il est déjà très motivé par Paris-Roubaix, il insiste auprès de son directeur sportif pour faire Paris-Roubaix. Ça a été, dès sa première participation, une idée fixe de faire Paris-Roubaix chaque année. Et il participe à cinq ou six reprises. Alors il termine aux alentours de la 50e place, mais peu importe, c'est sa motivation annuelle.
J.-B.A. : Bob Roll est totalement subjugué par cette épreuve. Quelle image véhicule justement Paris-Roubaix de l'autre côté de l'Atlantique ? Comment expliquer cette fascination pour l'Enfer du Nord, alors que le cyclisme n'est pas un sport majeur aux Etats-Unis ?
P.S. : Non, c'est vrai ! Le cyclisme est très, très peu développé, même encore maintenant aux Etats-Unis. Aux Etats-Unis, ils ne connaissent que le Tour de France et Paris-Roubaix. Alors pourquoi Paris-Roubaix ? Parce que c'est une dramatique, ça passe en direct aux Etats-Unis, malgré le décalage horaire, et pour les Américains, il se passe toujours quelque chose sur Paris-Roubaix. Donc généralement, pour la petite histoire, lorsqu'il y a des secteurs macadamisés, on passe des publicités, et on revient sur les pavés en direct. C'est vraiment quelque chose qui anime aussi les Américains, parce qu'ils sont très friands de ces sports un peu, allez, je dirais un petit peu anachronique, et puis difficiles avec des chutes ou des crevaisons. Ça correspond tout à fait à leur état d'esprit.

"Bob Roll : La première fois que j'ai entendu parler de Paris-Roubaix, c'était dans une émission sportive à la télé, un dimanche. Je crois que ça s'appelait Sport Sunday sur CBS. Je venais de débuter la course cycliste en Californie du Nord, et ils diffusaient l'édition de 1982. J'ai été totalement fasciné par cette course, par la manière dont ils expliquaient ce que les coureurs traversaient, les difficultés pour franchir les secteurs pavés, puis ce combat final sur le vélodrome de Roubaix. Ils parlaient aussi de toute l'histoire de l'épreuve depuis la fin du XIXᵉ siècle. Pour moi, c'était le nirvana. Ça sonnait comme le Graal absolu. Je me suis dit que c'était le meilleur événement au monde pour un cycliste."

J.-B.A. : Bob Roll raconte qu'il est littéralement tombé amoureux de l'épreuve en regardant la course à la télévision, alors qu'il venait de se lancer dans le cyclisme. C'est le point de départ de sa passion pour l'Enfer du Nord. Vous avez d'autres exemples de coureurs qui sont venus au vélo grâce à Paris-Roubaix ?
P.S. : Pour les Américains, il faut avouer que c'est assez rare. Par contre, dans la région, on a très près, Alain Bondues qui a vu Paris-Roubaix très jeune passer à Hem. On parlait tout à l'heure d'Adrien Petit et de Florent Sénéchal. C'est vrai qu’eux aussi ont été baignés dans cette atmosphère de Paris-Roubaix. Donc ça aide, ça aide fortement.
J.-B.A. : C'est une course qui fait rêver les jeunes coureurs en devenir…
P.S. : Oui, notamment dans la région. On a tous vu, un jour ou un autre, passer Paris-Roubaix. Pour Les amoureux du vélo, c'est ça. Donc ça peut générer effectivement des vocations.
J.-B.A. : Ce qui est dingue, c'est qu’après avoir vu cette émission consacrée à Paris-Roubaix, Bob Roll n'a plus qu'une seule obsession, c'est participer à cet enfer du Nord. Comment, alors que c'est un cycliste lambda en tout début de carrière, il réussit à taper dans l'œil de Jim Ochowicz, le fondateur de l'équipe 7-Eleven ?
P.S. : Jim souhaitait pouvoir avoir une belle équipe pour participer au Tour de France. Dans cette équipe, il y avait Ron Kiefel, Ron Hayman, Andy Hampsten, Jeff Bradley ou encore Davis Phinney qui étaient plus des coureurs de Tour de France, donc il fallait quelques volontaires tout simplement pour s'aligner sur Paris-Roubaix. Bob Roll était la personne qu'il fallait pour pouvoir affronter les pavés. C'est comme ça que ça s'est fait, tout simplement.
J.-B.A. : Et ses qualités ?
P.S. : Il ne renonçait jamais ! D’ailleurs, dans cette équipe 7-Eleven, il y a une année où il est le seul de son équipe à terminer à Roubaix !

"Jim Ochowicz : Paris-Roubaix, c'est tout ça à la fois : les défis, le suspense… C'est ce qui en fait un événement exceptionnel pour le public, mais aussi et surtout pour les coureurs. Alors j'ai dit aux gars : ‘‘Tous ceux qui finiront la course, gagneront 1000 $. Je m'en fiche que vous soyez premier ou dernier. Vous aurez une prime si vous finissez la course ! Donc on a commencé la course, et à la fin de la journée, je n'avais plus qu'un seul coureur qui a réussi à terminer : Bob Roll !"

J.-B.A. : Elle est amusante cette anecdote de Jim Ochowicz.
P.S. : C'est Bob Roll ! Voilà, tout est résumé en quelques phrases…
J.-B.A. : Ce n'est pas pour les 1000 $ qu'il a fini…
P.S. : Non, pas du tout, c'était avec l'ambition de participer et surtout de terminer !
J.-B.A. : Du coup, on retrouve Bob Roll sur Paris-Roubaix, mais aussi sur le Tour de France. Et pourtant, c'est Paris-Roubaix qui hypnotise notre éleveur de serpents. Six participations, six fois finisher, jamais placé, mais j'imagine que pour lui, l'essentiel est ailleurs…
P.S. : Il voulait être sur la place de Compiègne pour participer à Paris-Roubaix. Ça, il l'a dit à plusieurs reprises. C'était son ambition, son idée fixe. Il a réussi à plusieurs reprises à y être et à terminer. C'est vraiment un exploit pour un coureur américain qui n'était pas prédisposé à ça.
J.-B.A. : Comment expliquer d'ailleurs qu'on ne retrouve aucun Américain sur le podium de Paris-Roubaix ? On a deux Australiens, un Canadien, trois Anglais, un Irlandais côté anglophone, mais aucun coureur américain…
P.S. : Ça, ce sont les circonstances de course. Il y a Greg LeMond qui a terminé, une année, quatrième. Donc, à une place près, il pouvait monter sur le podium. Non, c'est comme ça ! Alors certes, il y a deux Australiens et un Canadien, Steve Bauer, qui se fait battre au sprint par Eddy Planckaert en 1990. Mais les Américains n'ont pas forcément été toujours en capacité de pouvoir jouer les premiers rôles. D'ailleurs Greg LeMond, quand il termine quatrième, il est surtout l'équipier de Duclos-Lassalle…

"Bob Roll : Je connaissais aussi le Tour de France, bien sûr, c'était sur ma liste. Mais c’était vraiment Paris-Roubaix qui m'a captivé. Je disais à tous les gars du club de vélo dans lequel j'étais : ‘‘Je vais faire cette course, un jour, je vais la faire’’. Et ils m'ont dit : ‘‘Mec, t’as été viré de tous les clubs de vélo, et tu ne feras jamais Paris-Roubaix. On ne fait pas Paris-Roubaix, on est bien meilleurs que toi’’. Et moi, je leur disais : ‘‘Je ne sais pas comment, mais je la ferai !’’. Et même ces gars m'ont vu à la télé trois ans plus tard en train de disputer mon premier Paris-Roubaix au sein d'une équipe américaine en 1986. C'est une course incroyable, et je suis tellement heureux de l'avoir faite."

J.-B.A. : C'est un drôle de pied de nez qu’il fait à ses anciens partenaires de vélo. Alors ce qui est drôle, c'est qu'on apprend aussi que 7-Eleven se retrouve sur Paris-Roubaix, parce que c'est la condition sine qua non pour participer au Tour de France.
P.S. : Oui, vous savez, au-delà de l'aspect sportif, il y aussi des enjeux financiers. L'équipe américaine 7-Eleven permettait à la chaîne de télévision américaine CBS de rentrer dans le tour de table pour la diffusion, donc, quelque part, des royalties pour ASO à l'époque.
J.-B.A. : C'est courant, ça, pour les organisateurs du Tour de France de demander des contreparties ou de poser des conditions aux équipes qu'ils invitent ?
P.S. : Ça peut arriver, c'est un peu moins le cas aujourd'hui, mais c'est arrivé dans l'histoire où il y a une petite pression. On vous dit : ‘‘Pour la sélection du Tour, vous serez dans la shortlist, mais attention, il faudra peut-être participer à Paris-Nice ou au Critérium international, voire Paris-Roubaix, voire la Flèche wallonne ou Liège-Bastogne-Liège. Mais aujourd'hui, c'est beaucoup moins courant.

"Bob Roll : Les meilleurs coureurs du monde peuvent gagner Paris-Roubaix, mais seuls les plus forts sont capables de finir cette course. Il n'y a rien qui ressemble à Paris-Roubaix. Roger De Vlaeminck, c'était un magicien sur les pavés. Il a fait, je pense, quatorze éditions. Jamais classé au-delà de la septième place ! Il a gagné quatre fois. Je me disais : ‘‘Oh mon Dieu, c'est pas possible !’’. "

J.-B.A. : Pascal, vous validez les propos de Bob Roll sur Paris-Roubaix, quand il dit que les meilleurs coureurs sont capables de gagner, mais seuls les plus forts peuvent finir ?
P.S. : C'est vrai ! Parce qu'il faut être très fort physiquement, mais il faut aussi être très fort psychiquement, psychologiquement pour pouvoir ne serait-ce que terminer, parce que c'est 55 kilomètres de pavés, c'est 260 kilomètres de course, c'est usant, difficile, qui plus est pour beaucoup, ils ont un rôle d'équipier, donc ils doivent passer leur roue quand il y a une crevaison, des choses comme ça, donc il faut vraiment avoir un mental d'acier pour terminer à Roubaix.
J.-B.A. : Et Roger De Vlaeminck, c'est vraiment un magicien sur les pavés ?
P.S. : C'est l'exemple type du coureur de Paris-Roubaix. C'est monsieur Paris-Roubaix : quatre victoires, neuf podiums à une époque où il y avait du monde en face, il y avait Eddy Merckx, Godefroot, Vanspringel, André Dierickx, Willy Teirlinck, Eric Leman, vraiment beaucoup, beaucoup de monde. Malgré tout ça, Roger De Vlaeminck a dominé cette décennie quasiment entre 1969 et 1979-1980. En 1981, il est encore deuxième derrière Bernard Hinault douze ans plus tard. Donc c'est vraiment le champion incomparable sur ces pavés. Là, Bob Roll a bien raison. Merckx disait à son sujet, il l’a même dit à plusieurs reprises d'ailleurs, que quand il était dans sa roue, il pensait que Roger connaissait parfaitement l'emplacement de chaque pavé. Avec Roger De Vlaeminck, on avait l'impression qu'il volait sur les pavés. Il connaissait précisément toutes les routes, les recoins, les trous dans les pavés. Il avait aussi une formation de cyclo-cross man, un peu comme Mathieu Van der Poel, donc ça aide aussi beaucoup pour Paris-Roubaix.
J.-B.A. : Est-ce qu’il y a d’autres coureurs, autre que Roger De Vlaeminck, qui matérialisent autant de participations à Paris-Roubaix avec un tel palmarès ? Et plus généralement, quels sont les coureurs qui comptent le plus de départs sur cette épreuve ?
P.S. : Alors, il y a Raymond Poulidor avec 18 participations, il n’a pas tout terminé. Par contre, Mathew Hayman, qui a gagné Paris-Roubaix en fin de carrière, a 17 participations, et il a terminé tous ses Paris-Roubaix. Donc ce sont vraiment des spécialistes ! Servais Knaven était aussi parmi eux, qui a gagné en 2001. C'était ce type de coureurs qui est animé essentiellement par Paris-Roubaix.

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Adrien Petit, une passion, des rêves et des étoiles

Avec ses treize participations à Paris-Roubaix, Adrien Petit évoque cette épreuve avec beaucoup de ferveur. Même si ce local de l’étape n’a jamais accroché le moindre podium, l’Enfer du Nord conserve chez lui une place à part.

On l'appelle la reine des classiques ou encore l'Enfer du Nord. Paris-Roubaix fascine. Que l'on soit féru de vélo ou pas. « Paris-Roubaix, les pavés de l'éternité », un podcast du département du Nord raconté par l'historien du cyclisme Pascal Sergent et le journaliste Jean-Baptiste Allouard.

Jean-Baptiste Allouard : Pascal, bonjour !
Pascal Sergent : Bonjour !
J.-B.A. : Aujourd'hui, nous allons parler d'un coureur qui connaît parfaitement les routes du Nord, et qui collectionne également les participations à Paris-Roubaix, c'est Adrien Petit. Plus de dix participations ! On peut parler du local de l'étape. Déjà, comment expliquer chez lui cette passion pour cette course, et plus globalement, comment expliquer que certains coureurs puissent aimer souffrir à ce point sur les pavés du Nord ?
P.S. : Il y a plusieurs causes en fait. D'abord, c'est un coureur du local, comme vous l’avez dit, du cru, qui a été bercé dans son enfance par Paris-Roubaix. Il a un profil aussi pour performer sur ces pavés : il est assez puissant, assez fort, assez costaud, et donc il a toutes les qualités et la motivation pour être très, très motivé sur Paris-Roubaix, sur nos pavés. Et ce n'est pas étonnant qu'il ait participé, à plus de dix reprises, à cette épreuve qui est un peu son épreuve de prédilection.
J.-B.A. : Adrien a pris sa retraite sportive fin 2025, quelle image il laisse dans le peloton et aussi chez les amoureux de Paris-Roubaix ?
P.S. : C'est un coureur qui a été très attachant et très respectueux dans les pelotons, donc très, très aimé aussi par ses collègues. Et quelqu'un qui est toujours avenant, très avenant, très sympathique avec les supporters, avec les personnes qui viennent le voir. Il a laissé une très bonne image.
J.-B.A. : C’est très important pour les supporters d’avoir cette proximité avec les coureurs…
P.S. : Bien sûr ! Alors certes, il y a des moments où il faut pas les ennuyer, c'est par exemple au départ de courses ou juste à l'arrivée. Mais autrement, il fait partie de ces coureurs qui ont toujours été très attentifs à leur supporters.

"Adrien Petit : Paris-Roubaix, c'est l'Everest des monuments, c’est celle qui me donne les frissons tous les ans, qui me maintient, qui me motive pour m'entraîner dans toutes les conditions qu'il peut y avoir dans le Nord, les hivers compliqués… C'est la course des rêves ! Je pense que oui, si on regarde la liste de départ pour cette course, je pense que ça doit être moi le plus expérimenté, je ne suis pas sûr qu'il y ait énormément de mecs qui l'aient faite treize fois."

J.-B.A. : Adrien Petit, c'est donc treize participations à Paris-Roubaix, deux abandons seulement, mais surtout trois top 10 sur la dernière décennie. A priori, aucun autre coureur français n'a fait mieux que lui sur cette période. Pour quelles raisons Paris-Roubaix ne réussit plus vraiment aux coureurs français ?
P.S. : Il faut dire qu'aujourd'hui, il y a une profusion de champions, les Flamands qui sont toujours là, à l'image de Wout Van Aert et de quelques autres… Il faut aussi aller battre Mathieu Van der Poel et Tadej Pogačar, donc c'est vrai qu'il est très difficile de faire sa place ! Malgré tout, il y a toujours quelques espoirs, quelques Français qui se classent parmi les dix ou quinze premiers. On a surtout une génération de jeunes qui arrive derrière, dont on parle peu pour l'instant. Le grand public connaît à peine Paul Magnier, mais Paul Magnier, c'est un coureur en devenir qui ne pourra probablement peut-être pas gagner Paris-Roubaix, mais tout au moins faire un podium dans les années qui viennent.
J.-B.A. : Et dans le peloton, justement, aujourd'hui, on peut imaginer des coureurs français taillés actuellement pour cette épreuve ?
P.S. : Oui, alors c'est compliqué, comme je le précisais, parce que quand vous avez déjà cinq, six ou sept vainqueurs potentiels qui sont, au départ, plus des coureurs très motivés par les classiques… Il faut dire que dans l'histoire, les Français ont toujours été plutôt motivés par le Tour de France. C'est une carence d'ailleurs, parce qu'il faut remonter d'ailleurs à 1997 pour voir le dernier vainqueur français qui était Frédéric Guédon. C'est très difficile de pouvoir s'illustrer sur les pavés de Paris-Roubaix pour des Français.

"Adrien Petit : Du départ de Compiègne, ce qui se passe dans la tête, c'est un peu particulier sur cette course, tu es dans une bulle en fait ! Tu sais que t'as 80 kilomètres ou 90 kilomètres, où t'es dans l'économie d'énergie, au maximum, sachant que, des fois, t'as du vent. La partie entre Compiègne et Saint-Quentin, il y a de beaux plateaux découverts, mais tu es dans une bulle de concentration, de gestion d'énergie, d'alimentation pour essayer d'arriver dans les vraies difficultés le plus frais possible."

J.-B.A. : Dans son analyse, il sépare la course en deux avec cette arrivée sur les secteurs pavés. Les vraies difficultés, elles démarrent vraiment à Trois-Villes ?
P.S. : Je pense qu’elles démarrent bien avant ! Parce que comme Adrien le précise, il y a une période d’une centaine de kilomètres de concentration. Il faut faire attention, éviter les efforts. Mais en réalité, à partir de peut-être une vingtaine, une trentaine de kilomètres de Trois-Villes, commence déjà la course. Parce qu'il faut, pour les équipiers, placer les leaders parmi les premières lignes, et pour les leaders, surtout ne pas perdre de places dans le peloton. Il est très important d'aborder Trois-Villes en tête ou dans les premiers, parce que sur le premier secteur pavé, il y a toujours beaucoup de tension, tout le monde est encore là, il peut arriver un incident qui peut faire perdre trois ou quatre minutes. Donc la course débute bien avant Trois-Villes.

"Dans Trois-Villes, le peloton s'étire, nerveux, comme un essaim de frelons à la poursuite d'une proie. 200 coureurs tendus se jettent vers l'enfer. Et comme d'habitude, dans le dernier virage, juste avant les pavés, la route se transforme en piège.

Adrien Petit : T'es focus. Tu sais déjà les endroits où tu dois mettre tes roues avant, le dernier moment où tu peux gagner des places pour la première entrée dans le pavé, le virage qui est toujours glissant, où tous les ans il y a des chutes…"

J.-B.A. : Pascal, on a souvent entendu qu'on ne pouvait pas gagner Paris-Roubaix à Trois-Villes, mais qu'on pouvait le perdre. Quels sont les autres endroits pièges de Paris-Roubaix où on peut perdre la course ? D'ailleurs, c'est quoi votre top 3 des secteurs les plus compliqués ?
P.S. : Pour Trois-Villes, oui, c'est vrai, on ne gagne pas à Trois-Villes, bien évidemment. Il reste encore tous les secteurs pavés et encore beaucoup de kilomètres. Il reste plus de 150 kilomètres, donc naturellement, on ne peut pas gagner là. On peut éventuellement le perdre, mais pas forcément. J'ai le souvenir de Gilbert Duclos-Lassalle, lors de sa deuxième victoire en 93, qui crève à l'entrée de Trois-Villes, et qui sort du secteur pavé avec près de trois minutes de retard. Et finalement, ça ne l'a pas empêché de gagner. Par contre, les trois autres secteurs qui sont difficiles et délicats, où en grande partie tout se joue, c'est bien sûr, évidemment, la Trouée d'Arenberg, mais aussi le chemin des Prières et le chemin de l'Abattoir du côté d’Orchies, où deux secteurs très difficiles s'enchaînent, et puis le Carrefour de l'Arbre, où les meilleurs sont déjà en tête. Là, tout peut arriver : une crevaison, une chute. Ce sont les trois secteurs qui surnagent dans cette reine des classiques.

"C'est avant tout un champion exceptionnel, Mathieu Van der Poel qui entre dans le vélodrome pour venir cueillir sa troisième victoire dans l'Enfer du Nord…

Tu entends ce public, 300 mètres avant de rentrer dans le Vélodrome… Jusqu’à ce moment-là, tu ne sais pas ce qu'il peut t'arriver en fait. Et c'est au moment où tu rentres dans le Vélodrome, que tu te dis : ‘‘Wow, ça y est, je l'ai terminé, j'ai encore terminé’’. C'est vraiment particulier cette entrée dans le vélodrome, c’est… Ça te met le frisson, c'est assez incroyable !"

J.-B.A. : Au début de l’extrait, on entend les commentateurs de France Télévisions qui racontent l'arrivée dans le vélodrome de Mathieu Van der Poel, le futur vainqueur, ça, c'était en 2025. Mais cette ambiance accompagne aussi les autres coureurs quand ils terminent la course, c'est ce que souligne d'ailleurs Adrien Petit. Est-ce qu'il existe aussi d'autres courses professionnelles qui offrent à ces gladiateurs de la route un finale aussi héroïque ?
P.S. : Non, c'est la survivante des courses qui arrive dans cet écrin, dans cette enceinte, ce qui fait la magie aussi de cette épreuve ! Il y a beaucoup d'épreuves où les coureurs participent, et puis s’ils abandonnent en cours de route, ce n’est pas bien grave. À Roubaix, ce n'est pas la même chose, parce qu'à Roubaix, les coureurs partent et souhaitent impérativement arriver, même s’ils terminent à une demi-heure ou à 40 minutes. Il y a cette entrée sur le vélodrome et ces 750 mètres qui se font devant un public qui reste jusqu'au dernier. Les spectateurs restent, s'il faut trois quarts d'heure, pour applaudir le dernier qui est aussi bien applaudi d'ailleurs que le vainqueur. C'est justement cette spécificité de Paris-Roubaix où le public communie finalement avec les coureurs qui arrivent.
J.-B.A. : Un final comme ça, ça contribue forcément à la légende de Paris-Roubaix. Comment on a pu, au milieu des années 80, imaginer une arrivée ailleurs qu'au Vélodrome ? C'est presque un crime de lèse-majesté…
P.S. : Vous avez raison. Lèse-majesté ! Puisqu'en réalité, le sponsor principal de l'épreuve, à l'époque, avait souhaité voir arriver l'épreuve face à son siège social, dans une grande artère de Roubaix. Ça a duré trois ans, et heureusement, les dirigeants de cette société ont compris qu'il valait mieux arriver au vélodrome, habiller le vélodrome avec leur marque, plutôt que d'arriver dans une avenue qui était tout à fait anodine. Donc, heureusement, on est revenu sur la piste du vélodrome.
J.-B.A. : Quel regard vous portez sur la carrière d'Adrien Petit ?
P.S. : Un gars, je vais le dire comme ça, qui est très sympa, très abordable, qui a fait le job, qui est un excellent équipier, qui a remporté quelques belles victoires. Puis ses prestations sur Paris-Roubaix marquent aussi sa carrière et le public. Il a toujours une excellente image, au point qu'aujourd'hui il est directeur sportif dans une équipe, ce qui veut quand même dire quelque chose.
J.-B.A. : Pour Adrien Petit, cette édition 2026, c’est donc sa première dans ses nouvelles fonctions. On peut donc l’imaginer plein de bons conseils pour ses coureurs, mais Paris-Roubaix, aujourd’hui, peut-il encore nous offrir un vainqueur surprise ?
P.S. : On ne sait jamais. Bon, c'est vrai que quand il y a des clients comme Van der Poel, Pogačar, Van Aert, Mads Pedersen et quelques autres, c'est très difficile de faire sa place. Mais il est arrivé des années où il y avait ce qu'on appelle une échappée bidon, c'est à dire une échappée qui part le matin, et qui finalement résiste : c'était le cas en 1988 avec Dirk Demol qui a gagné l'épreuve en allant chercher la victoire. Tout peut arriver ! Mais c'est vrai qu'actuellement, on a un tel niveau de champions qui veulent gagner à Roubaix, que c'est très difficile de pouvoir faire sa place.

« Paris-Roubaix, Les pavés de l'éternité », retrouvez les autres épisodes de ce podcast sur infos.lenord.fr, ainsi que sur toutes les plateformes, et poursuivez votre immersion en images avec le documentaire d'Antoine Disle, « Paris-Roubaix, duels en enfer », à voir et à revoir sur france.tv.

Gilbert Duclos-Lassalle, le panache jusqu’au bout

Après avoir fait longtemps partie des favoris de cette course mythique, Gilbert Duclos-Lassalle, souvent placé mais jamais gagnant, va attendre le crépuscule de sa carrière pour inscrire, à deux reprises, son nom au palmarès de l’épreuve.

On l'appelle la reine des classiques ou encore l'Enfer du Nord. Paris-Roubaix fascine. Que l'on soit féru de vélo ou pas. « Paris-Roubaix, les pavés de l'éternité », un podcast du département du Nord raconté par l'historien du cyclisme Pascal Sergent et le journaliste Jean-Baptiste Allouard.
Jean-Baptiste Allouard : Pascal, bonjour !
Pascal Sergent : Bonjour !
J.-B.A. : Aujourd'hui, nous allons nous intéresser à un coureur qui a contribué à la légende de Paris-Roubaix, Gilbert Duclos-Lassalle ! Lui, il a gagné l'épreuve sur le tard à deux reprises, en 1992 et 1993, alors que plus personne ne l'attendait. Quels souvenirs vous conservez de ces deux exploits ?
P.S. : Ça a marqué, je dirais, quasiment toute une génération. Pour toutes les personnes qui étaient présentes en 92 au vélodrome de Roubaix, ça a été véritablement un véritable moment d'anthologie. On se rappelle, quand Gilbert rentre sur la piste du vélodrome, que la course avait été un peu indécise, puisqu’il s'était échappé, mais il y avait Olaf Ludwig, l'ex-Allemand de l'Est, qui était très puissant, un coureur très, très fort qui était juste à une minute. On se demandait si Olaf Ludwig allait pouvoir rattraper Gilbert Duclos-Lassalle, et en réalité, Gilbert a su résister de façon extraordinaire. Quand il est rentré sur la piste du vélodrome, les milliers de personnes se sont levées en criant son nom, ça a marqué tout le monde. On attendait sa victoire depuis 1980 d'ailleurs, donc 13 ans avant, où il avait fait deuxième derrière Francesco Moser. Il avait encore fait deuxième en 83, derrière Hennie Kuiper. Chaque année, on le mettait parmi les favoris, et au fil des ans, les années passant, on le mettait plutôt dans les favoris, plutôt dans les outsiders, plutôt par habitude, en espérant toujours une petite performance. Mais il était déjà presque en fin de carrière, et on attendait, on espérait une victoire, mais sa victoire a été vraiment un grand moment d’histoire de Paris-Roubaix.
"Gilbert Duclos-Lassalle n'a rien du coureur flamboyant, pas de démonstration inutile. Son cyclisme est sobre, précis. Longtemps, il apprend, il tombe, il crève. Il perd Roubaix presque pour rien. Chaque édition laisse une trace. Chaque secteur devient une leçon. Avec les années, pourtant, le doute s'installe, à force de tentatives avortées, Duclos-Lassalle finit par croire que Paris-Roubaix ne lui est pas destinée. Il continue à s'y préparer sérieusement, mais sans plus vraiment y croire, comme si l'Enfer du Nord avait décidé de l'ignorer.
Marc Madiot : Il a peut-être gagné justement parce qu'il pensait ne plus pouvoir gagner, alors que pendant longtemps, il pensait pouvoir gagner. Mais ça l'a peut-être libéré de quelques sensations. Ça a provoqué un déclic, et c'est sûrement là qu'il a trouvé la clé pour gagner."
J.-B.A. : Il y a ce premier succès en solitaire en 92, comme vient de l’évoquer à l’instant Marc Madiot, et le second en 93, mais cette fois-ci, quand Duclos rentre dans le vélodrome, il a un sacré client face à lui, quelles sont ses chances à ce moment-là face à Franco Ballerini ?
P.S. : C'est difficile à dire, parce que Franco Ballerini, manifestement Gilbert a été le premier à le reconnaître, était le plus fort cette année-là. Il a mené quasiment les 10 ou 20 derniers kilomètres avec Gilbert un peu en embuscade, et quand ils arrivent sur la piste, l'avantage que Gilbert a, c'est que, d'abord, il est un peu plus frais, et d’autre part, il a un peu plus l'habitude de la piste, puisque l'Italien n'a jamais pratiqué la piste. Donc Gilbert Duclos-Lassalle avait beaucoup de chance, et puis il était frais. On a eu un sprint très indécis, puisque ça s'est joué à quelques millimètres. D'ailleurs, au passage de la ligne d'arrivée, Franco Ballerini lève les mains. Alors peut-être aussi pour influencer le juge à l'arrivée. Il y a eu quelques minutes d'attente avant de pouvoir visionner la photo finish. On n'entendait plus rien dans le vélodrome, il n’y avait plus un bruit. Des milliers de personnes étaient là, et attendaient simplement le résultat. Et il y a eu une véritable explosion quand on a annoncé la seconde victoire de Gilbert.
J.-B.A. : Gilbert Duclos-Lassalle souligne également l'importance qu'a eue le public lors de son deuxième succès en 1993, avec son nom scandé à l'entrée du vélodrome qui lui a donné, d'une certaine manière, des ailes. Vous, comment est-ce que vous voyez ce dernier tour ?
P.S. : Il a été porté par les milliers de personnes, que ce soit les Belges qui fréquentent très souvent les arrivées de Paris-Roubaix, mais aussi bien sûr les Français. Gilbert était certes du Béarn, mais en réalité, il est nordiste, puisqu'il a gagné de belles épreuves chez nous, comme le Grand Prix de Fourmies, par exemple. Il s'est illustré sur les routes du Tour de France, déjà à Roubaix par exemple. Et puis Roubaix, c'est sa seconde patrie, donc tout le monde était pour lui, et d'ailleurs, Franco Ballerini, à l'arrivée, a bien compris que ça allait être très difficile de pouvoir s'imposer à Roubaix. Il l’a même d'ailleurs dit, après avoir été battu de quelques millimètres : ‘‘C'est fini, je ne reviendrai plus jamais à Roubaix !’’. En réalité, il est revenu pour gagner deux fois par la suite.
"Le journaliste : La cloche va retentir dans 100 mètres maintenant… Passage sur la ligne, un tour à parcourir, Duclos-Lassalle dans la roue de Ballerini, ce sera difficile. L’expérience pour Duclos, la fraîcheur pour Ballerini, c’est le match que nous vous proposons dans ce fantastique final de Paris-Roubaix. Duclos toujours en deuxième position tel un pistard, Ballerini va porter son effort tout à l'heure, il est nerveux, trop nerveux peut-être. Duclos est capable de faire l’extérieur, Duclos qui se met en danseuse, Ballerini le surveille… Duclos démarre, Duclos tente l’extérieur, il faut monter maintenant, il faut monter, il faut monter Duclos… Ahhh Ballerini est dans sa roue, ce sera difficile. Duclos a choisi de terminer en costaud, c’est extraordinaire ce qu’il est en train de réaliser, mais Ballerini revient à sa hauteur, Duclos à gauche, Ballerini, Duclos-Lassalle, Ballerini revient à sa hauteur, Duclos, Ballerini, victoire de Duclos-Lassalle, Duclos a dû gagner, c’est Ballerini qui lève le bras… Ahhh j’ai cru voir Duclos. Ahhh incroyable, j’ai cru voir Duclos, j’ai cru voir Duclos, mais c’est Ballerini qui lève le… Tout de suite le ralenti si l’on peut, tout de suite le ralenti…"
J.-B.A. : Le final est incroyable ! Il y a ce doute avec l’Italien qui lève les bras, le public attend, le suspense est véritablement insoutenable...
P.S. : Ah oui, ça a été terrible, tout le monde s’en rappelle. Comme je le précisais, un silence de plomb sur le vélodrome, on a dû attendre quelques minutes pour que la photo finish soit développée, et qu'on désigne officiellement vainqueur Gilbert Duclos-Lassalle, mais ça a été vraiment un moment de joie extrême pour Gilbert qui finalement n'avait pas grand-chose à perdre, puisqu'il avait déjà gagné l'année précédente. Et puis, c'est un bonus pour lui. Ballerini n'avait pas encore atteint le Graal, donc c'était pour lui une immense déception.
J.-B.A. : Mais un doublé sur Paris-Roubaix pour Duclos, c'est extraordinaire…
P.S. : C'est la course de sa vie, de sa carrière en fait, puisqu’il est venu chaque année avec un espoir de faire quelque chose. Gagner à Roubaix, il savait très bien qu'il inscrivait son nom dans l'histoire du cyclisme et du sport en général.
"Gilbert Duclos-Lassalle : Oh Pascal, comment tu vas ?
Pascal Sergent : Gilbert, et alors ?
G.D.-L. : Ça va bien ? Ça me fait plaisir de te voir. Tu n'as pas changé !
P.S. : Toi non plus. Alors de retour à Roubaix ?
G.D.-L. : De retour à Roubaix pour venir voir ce magnifique vélodrome, où j'ai eu tellement de joie.
P.S. : Quelques souvenirs là, hein ?
G.D.-L. : Ahhh des beaux souvenirs ! En 92, quand je suis arrivé ici, j'entendais le public qui scandait mon nom, et notamment presqu’à un kilomètre du vélodrome, j’avais l'impression de rentrer dans un stade de coupe d'Europe. Et 93, quand je suis revenu pour la deuxième fois gagner, j'ai eu besoin de sentir ce public.
Le journaliste : Regardez, regardez, regardez ! Duclos a gagné, Duclos a gagné !"
J.-B.A. : Par contre, ce qui est incroyable, c'est que le fait que l'italien lève les bras, tous les médias se jettent sur lui en pensant qu’il a réellement gagné, et veulent immédiatement recueillir ses premières confidences…
P.S. : Presque, presque, parce qu’en fait les journalistes se sont aussi approprié Gilbert, parce qu'on ne savait pas réellement. On sait parfois qu'il y a des coureurs qui lèvent les bras tout en n'étant pas sûr de gagner. Donc il fallait vraiment attendre la photo finish. Et Gilbert le dit : ‘‘Si je gagne, c'est de pas grand-chose, si je perds, c'est finalement de pas grand-chose. Donc il y avait véritablement une incertitude, et ça a duré au moins deux minutes. On était tous transi pour savoir quel serait le vainqueur.
J.-B.A. : Gilbert Duclos-Lassalle est un coureur qui est devenu extrêmement populaire dans le Nord. On devine aussi quelqu'un de très attachant. Quelle trace, quel souvenir il laisse sur Paris-Roubaix ?
P.S. : C'est l’un des grands coureurs des années 80, début des années 90 pour Paris-Roubaix. Il y en a comme ça des coureurs qui ont marqué l'épreuve, qui n'ont pas forcément gagné, mais qui ont marqué l'épreuve. Lui, non seulement il a marqué l’épreuve, mais il a gagné à deux reprises. C'était un coureur, on s'en souvient d'ailleurs, il a encore beaucoup de supporters, parce que c'est un coureur qui était très accessible, très gentil, très souriant. Il n'hésitait jamais à accepter une photo ou faire une photo, donner un autographe à un gamin… C'est quelqu'un qui est très, très attachant, un peu à l'image des Nordistes finalement, c'est un Béarnais nordiste ou un Nordiste béarnais, donc il a un peu nos gènes quelque part.
J.-B.A. : D'ailleurs, il a laissé son empreinte sur l'épreuve avec un secteur pavé qui porte son nom…
P.S. : Oui, un secteur pavé et un pont, qu’on appelle désormais le pont Gibus, de son surnom. Il y a un petit groupe de supporters qui se plaçait là chaque année dans les années 80, d'abord avec des banderoles, et puis ils ont eu l'idée de peindre le pont au nom de Gibus, donc Pont Gibus, et aujourd'hui, le pont Gibus fait partie intégrante du parcours officiel de Paris-Roubaix.
"Paris-Roubaix, Les pavés de l'éternité", retrouvez les autres épisodes de ce podcast sur infos.lenord.fr, ainsi que sur toutes les plateformes, et poursuivez votre immersion en images avec le documentaire d'Antoine Disle, « Paris-Roubaix, duels en enfer », à voir et à revoir sur france.tv.

Bernard Hinault, jour de grâce sur les pavés

Le Blaireau n’a jamais caché ses interrogations quant à l’intérêt de cette course, qu’il jugeait notamment dangereuse pour lui-même et ses pairs, mais quand il s’aligne en 1981 au départ de la reine des classiques, il n’a qu’un objectif, la remporter !

On l'appelle la reine des classiques ou encore l'Enfer du Nord. Paris-Roubaix fascine. Que l'on soit féru de vélo ou pas. « Paris-Roubaix, les pavés de l'éternité », un podcast du département du Nord raconté par l'historien du cyclisme Pascal Sergent et le journaliste Jean-Baptiste Allouard.
Jean-Baptiste Allouard : Pascal, bonjour !
Pascal Sergent : Bonjour !
J.-B.A. : Aujourd'hui, nous allons nous pencher sur l'unique succès de Bernard Hinault sur les pavés de Paris-Roubaix, c'était en 1981. Première question quel est son objectif quand il prend le départ de l'épreuve ce 12 avril ? Parce que ce n'est pas la première fois qu'il dispute cette classique. Mais est-ce que devenir le premier Français à s'imposer sur Paris-Roubaix depuis Louison Bobet en 56, c'était dans un coin de sa tête ?
P.S. : Oui, un tout petit coin de sa tête, en fait. Bernard n'était pas un adepte féru de ce qu'on appelle les Flandriennes, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix… En 1981, par contre, il porte le maillot de champion du monde, et on sait qu'on l'attend au coin du bois. On a mis en cause un petit peu ses qualités sur les pavés en disant, un peu à l’image de Coppi dans les années 50, qu’il n’aura pas les capacités de pouvoir gagner Roubaix. Mais il y a un véritable challenge, parce que portant le maillot de champion du monde, il s’est dit : ‘‘Cette fois, je vais tout faire pour l'emporter’’. Et donc on l'attendait, et il est arrivé au terme de la course de manière magistrale, puisqu'il a eu beaucoup d'incidents, quelques chutes, des crevaisons… Et malgré tout, il remporte un sprint magistral sur la piste de Roubaix.
J.-B.A. : C’est parce qu’il porte ce maillot de champion du monde qu'il se sent presque obligé de venir tenter sa chance sur Paris-Roubaix, alors que publiquement, il n'hésite pas à dire que cette course est une hérésie. Pourquoi il n'aime pas cette course ?
P.S. : C'est même plus qu'une hérésie, puisqu’à sa descente de vélo, quand il gagne en 81, il dit : ‘‘C'est une connerie !’’. Ça ne change pas ! Pour lui, dans son esprit, c'est une course atypique, une course un peu dangereuse à son égard, parce qu'il pense que s'il chute sur les pavés de Paris-Roubaix, il peut hypothéquer sa saison cycliste, et notamment le Tour de France qui reste, chaque année, son objectif. Mais il vient pour bien montrer qu'il a les qualités de gagner à Roubaix, transcendé par le maillot de champion du monde, transcendé par le public qui l'attendait. Et puis, cette victoire marque, malgré tout, sa carrière.
"Bernard Hinault : Il faut savoir quand même que j'ai fait Paris-Roubaix plusieurs fois, donc j'avais une bonne connaissance quand même du parcours, de ce qu’il pouvait y avoir. En plus, j'étais champion du monde, donc je m'étais entraîné plus tôt que prévu par rapport aux autres années, et donc je me suis trouvé en super condition. Et malgré toutes les chutes, les crevaisons, j'ai toujours trouvé la solution, ou la chance a été avec moi : quand j’ai crevé, j’avais des équipiers qui étaient là, qui m'ont donné une roue ; quand la voiture est bloquée avec des motos, tout le monde est dans un trou, je prends mon vélo sur le dos, je passe derrière les spectateurs, je repars devant. Pour finir, il y a eu encore ce chien qui me n'était pas très sympa, puisqu'il m'a mis sur le toit, et dans le sprint, j'ai refait le même sprint que l'année quand je fais quatrième. C'est-à-dire que j'ai regardé les drapeaux, et j'ai vu que dans la ligne opposée de l'arrivée, le vent était de face, donc il suffisait d'être devant, et les autres n’auraient pas tendance à vouloir attaquer de loin… Et de monter un petit peu dans le virage et de plonger vers la ligne d’arrivée, et on gagne. J'ai battu tous les meilleurs !"
J.-B.A. : C'est un tour de force qu'il réussit dans ce final de Paris-Roubaix, parce qu'il devance le Belge Roger De Vlaeminck et surtout l'Italien Francesco Moser. Pour vous, quelles sont ses chances de victoire quand il pénètre dans le vélodrome ?
P.S. : 100 % ! Il l'a dit d'ailleurs, Bernard, il le dit très souvent : il était mentalement prêt ! Il avait une puissance extraordinaire, parce qu’avoir Moser ou De Vlaeminck et quelques autres dans la roue, et mener un sprint tel qu'il l'a fait sur la piste de Roubaix, il fallait être vraiment gonflé à bloc et vraiment confiant. En plus, il avait, il l'a expliqué, la science de la course. Il a vu d'où venait le vent, il savait exactement où il devait lancer son sprint, et avec la puissance qu'il avait, Roger De Vlaeminck m'a dit qu’il pensait réellement pouvoir le passer, puisqu'il était dans sa roue. En réalité, il a vu que quand Bernard avait accéléré, et mis la surmultipliée, il était incapable de dépasser son pédalier. Hinault était ce jour-là et cette année-là intouchable.
J.-B.A. : Est-ce qu'on peut parler de chef-d'œuvre tactique pour raconter ce succès ?
P.S. : Oui et non. Tactique, oui pour lui ! Mais ce n'est pas un sprint qui est à montrer dans les écoles de vélo. Parce qu'en réalité, je pense que lui seul pouvait le faire. Donc ce n'est pas un exemple pour les jeunes, parce que 99 fois sur 100, c'est un sprint perdant.
J.-B.A. : Malgré son palmarès, dix grands tours à son actif et quelques victoires de prestige derrière lui, on sent quand même chez Bernard Hinault une vraie émotion quand il parle de son succès à Roubaix.
P.S. : Oui, il y a tout un contexte. La France attend un vainqueur depuis 25 ans. Le dernier vainqueur était un Breton, Louison Bobet, qui gagne en 56. Il avait beaucoup de pression parce que, comme je le précisais, maillot de champion du monde sur les épaules, on remet un petit peu en doute ses capacités sur les pavés… Il a voulu relever le gant, et il l'a fait de façon magistrale !
"À l’extérieur maintenant De Vlaeminck, Hinault conserve la corde. De Vlaeminck dans la roue d’Hinault, devant Mozer, Demeyer, Van Calster en quatrième position, maintenant c’est l’attaque du sprint, la dernière ligne droite, Hinault, toujours Hinault, Hinault devant De Vlaeminck, De Vlaeminck, Hinault, De Vlaeminck, Hinault, Hinault gagne ! Hinault gagne ! 25 ans après Louison Bobet, victoire de Bernard Hinault, on n’y croyait plus…
Marc Madiot : Mais Hinault avait le talent, on le sait. Lui, il caractérise bien ce qu’est cette course, il faut en avoir envie ! Pendant de nombreuses années, il n’en avait pas envie, et un jour il a dit ‘‘J’ai envie, je veux faire’’, voilà, on a la réponse ! Ça veut dire que c’est une question d’engagement… Et comme Bernard s’est engagé sur le fait qu’il veut gagner Roubaix, il l’a gagné !"
J.-B.A : Là, on vient d’écouter Marc Madiot, double vainqueur de Paris-Roubaix, qui connaît bien Bernard Hinault. Mais les spécialistes du vélo, au début des années 80, disent que ce même Bernard Hinault était justement trop tendre pour Paris-Roubaix, qu'il n'avait pas non plus le gabarit pour dominer les pavés. Finalement, une fois de plus, ce succès prouve que les très grands ont leur place sur cette classique…
P.S. : Oui ! Généralement, le gabarit d'un vainqueur de Paris-Roubaix, c'est quelqu'un d'assez puissant, assez costaud. Par exemple, Francesco Moser était très bien accroché sur son vélo, bien assis sur sa machine. Bernard Hinault, lui, était un peu plus petit, un peu plus trapu. Mais en ce qui concerne Bernard, il pouvait s'adapter à toutes les conditions, que ce soit en montagne, en haute montagne, dans les chronos, sur les pavés. À partir du moment, où il avait ça dans la tête, il était quasiment indéboulonnable. Donc Roubaix, pourquoi pas, comme d'autres épreuves, quand il avait ça en tête, il était là, tout simplement…
"Le journaliste : Bernard, vous n’aimez toujours pas Paris-Roubaix ?
Bernard Hinault : Oh non, parce que quand je vois le nombre de coups que j’ai pris aujourd’hui, et réussir à gagner quand même, je crois que… Je n’y croyais même plus trop au bout d’un certain temps.
Le journaliste : Mais alors une victoire, ça n’efface pas toutes les défaillances, non pas les défaillances, mais tous les incidents que vous avez eus ? Vous ne pensez plus qu’à la joie ?
Bernard Hinault : On a la joie, bien sûr, mais il y a quand même les chutes, et je crois que ça marque quand même un peu.
Le journaliste : C’est l’une de celles qui vous fait le plus plaisir pour répondre à la question habituelle ?
Bernard Hinault : Oh, elle me fait plaisir, bien sûr, mais elle ne me fait pas plus plaisir qu'une autre. Je crois qu’une classique, c’est une classique, et à chaque fois, c’est toujours une victoire, et une victoire, c’est toujours une grande joie !
Le journaliste : Louison, une question, alors déçu de ne plus être le dernier Français ?
Louison Bobet : Ce serait certainement idiot de ne pas être fou de joie, car j’ai assisté à un final fabuleux : il est tombé, il a crevé, il a roulé des kilomètres entiers sans se retourner, et le sprint qu’il a fait, a démontré la puissance et la fraîcheur qu’il avait encore à l’arrivée.
Le journaliste : Est-ce qu’un Paris-Roubaix 81 ressemble un peu à ceux que vous avez vécus ?
Louison Bobet : Je voulais vous le dire, je n’ai pas du tout été impressionné par les pavés épouvantables que vous dénonciez souvent, absolument pas ! Pour moi, ce sont les mêmes pavés qu’il y a 25 ans.
Le journaliste : Mais ils sont quand même épouvantables…
Louison Bobet : Ils existent toujours, oui, enfin quelle joie pour les Français et pour les Bretons !"
J.-B.A. : Pascal, on voit que Louison Bobet est véritablement heureux de voir un Français lui succéder au palmarès de Paris-Roubaix, 25 ans après sa victoire. Pour Bernard Hinault, c’est mission accomplie. Quel rapport il a va conserver avec cette course ? 
P.S. : Un rapport distant, comme il vient de le dire. Bon, c'est une belle victoire, c'est Paris-Roubaix, mais ça peut être aussi bien Liège-Bastogne-Liège, le Tour de Lombardie, c'est une victoire qui marque dans sa carrière, mais je pense qu’il prend ça avec beaucoup de distance. C'est une belle victoire, C'est tout !
Paris-Roubaix, Les pavés de l'éternité », retrouvez les autres épisodes de ce podcast sur infos.lenord.fr, ainsi que sur toutes les plateformes, et poursuivez votre immersion en images avec le documentaire d'Antoine Disle, « Paris-Roubaix, duels en enfer », à voir et à revoir sur france.tv.

Jean Stablinski et les dessous de la Tranchée d’Arenberg

Le coureur nordiste a marqué la reine des classiques en dénichant ce fameux passage, qu’il connaissait, en tant qu’ancien mineur, sous toutes les coutures ! ‘‘Je suis le seul coureur cycliste à être passé en dessous et au-dessus de la Trouée d'Arenberg’’, aimait-il raconter !

On l'appelle la reine des classiques ou encore l'Enfer du Nord. Paris-Roubaix fascine. Que l'on soit féru de vélo ou pas. « Paris-Roubaix, les pavés de l'éternité », un podcast du département du Nord raconté par l'historien du cyclisme Pascal Sergent et le journaliste Jean-Baptiste Allouard.
Jean-Baptiste Allouard : Pascal, bonjour !
Pascal Sergent : Bonjour !
J.-B.A : Aujourd'hui, nous allons parler avec vous de Jean Stablinski et les dessous de la Trouée d'Arenberg. Tout d'abord, qui est Jean Stablinski ? Et peut-on le considérer comme le père, d'une certaine manière, du Paris-Roubaix tel qu'on le connaît aujourd'hui ?
P.S. : Oui, en partie. Alors c'est toute une histoire. En 1967, il y a une arrivée magistrale à Paris-Roubaix, avec un sprint qui est enlevé par Jan Janssen. Mais tout le monde est là Van Looy, Merckx, Rudi Altig, qui était probablement le meilleur ce jour-là, Poulidor… Et Jacques Godet, alors que tout le monde est très heureux de voir un sprint magistral, est très en colère, parce qu'il estime que Paris-Roubaix ne peut pas arriver au sprint. Donc il demande durant l'hiver, les quelques mois suivants, à Albert Bouvet, qui était ancien coureur, mais qui était aussi responsable des organisations sportives du journal L’Equipe, organisateur de l'épreuve à l'époque, de trouver un autre parcours qui permettrait de faire une sélection beaucoup plus importante, et d'avoir une course qui n'arriverait pas au sprint. Donc Albert Bouvet, connaissant très bien Jean Stablinski, qui était du Valenciennois, qui connaissait très bien les pavés et toutes les routes du Nord, s’adresse à lui en lui disant : ‘‘Ecoute Jean, j'aimerais bien que tu puisses me trouver quelques secteurs pavés qui sortent de l'ordinaire, qui permettraient de faire une véritable sélection pour Paris-Roubaix…’’. Et durant l'hiver 67-68, Jean amène Albert Bouvet sur la trouée d'Arenberg. Il y a alors un gros questionnement, parce qu’Albert Bouvet voit la trouée d'Arenberg, un site extraordinaire, magique, mais il pense que les coureurs ne peuvent pas passer là : les difficultés sont trop importantes, c’est 2700 mètres d'une ligne droite en légère montée sur la fin, et c'est très, très compliqué. Et c’est Jean qui insiste réellement pour que Paris-Roubaix passe là. Jean, d'ailleurs, participera à son dernier Paris-Roubaix en 1968. Ce sera l'année des pavés ! Il terminera Paris-Roubaix. Et Merckx qui gagne l'épreuve, va voir Jean à l'arrivée en lui disant : ‘‘Merci Jean, grâce à toi, tu as en partie forgé ma victoire.
J.-B.A : Mais pourquoi demande-t-on à Jean Stablinski de réfléchir au parcours de Paris-Roubaix ? Parce qu’il est encore coureur dans les années 60… »
P.S. : Bien sûr, c'est sa dernière année en 1968, mais néanmoins, Albert Bouvet savait très bien que Jean pouvait lui trouver des secteurs pavés. Il y avait en réalité, pour la petite histoire, Jean Stablinski pour le Valenciennois, mais Albert avait aussi contacté Edouard Delberghe qui était un champion nordiste du côté de Solesmes, donc un peu avant Valenciennes. Edouard Delberghe lui avait trouvé aussi quelques secteurs pavés du côté du Solesmois. C'est la raison pour laquelle le parcours de Paris-Roubaix a été modifié de manière importante en 68.
Jean Stablinski : ‘‘Comme la plupart des chemins qu'on prend maintenant, c'était méconnu du public, évidemment, ils m'ont demandé de voir s'il n'y en avait pas d'autres. Alors, ma foi, je me suis mis en route avec mon vélo, et j’en ai trouvé quand même pas mal !’’
Alexis Henneuse-Stablinski (petit-fils de Jean Stablinski) : ‘‘Je pense que mon grand-père avait très bien compris à l'époque que pour que Paris-Roubaix survive, l’épreuve devait changer de dimension, et devenir une course de légende. Cet endroit est aujourd'hui indissociable. On parle souvent de l'Enfer du Nord… Quand on voit les coureurs arriver juste derrière vous à une vitesse folle, se jeter dans les portes de l'Enfer du Nord, en fait, c'est vraiment le cadre qui s'y prête’’.
J.-B.A : Cette Tranchée d'Arenberg, comme l'appelait Jean Stablinski, ce n'est pas le premier secteur pavé de la course, mais pourquoi, pour beaucoup de coureurs, c'est ce secteur qui marque l'entrée dans l'Enfer du Nord.
P.S. : Parce que c'est un secteur un peu particulier. Il faut savoir que la course peut se perdre dans les premiers kilomètres du côté de Trois-Villes sur les premiers secteurs, mais la véritable course débute réellement sur cette Trouée d'Arenberg. Il y a une course dans la course, c'est à dire que sur les dix kilomètres précédant cette fameuse Trouée d'Arenberg, il y a un sprint permanent. Les équipiers ont l'ordre de placer leur leader dans la meilleure position avant d'arriver sur cette Trouée d'Arenberg, et là, c'est vraiment épaule contre épaule, et c'est vraiment aussi stressant que fatiguant physiquement. Il y a une véritable pression… Et puis on voit les images : la Trouée d'Arenberg, c'est un endroit qui est devenu mythique, magique. Les pavés sont très difficiles, il y a toute une ambiance, c'est dans la forêt, et puis on sait qu'il y a 2,7 kilomètres à passer avec des pavés qui sont très difficilement carrossables. C'est le premier endroit véritablement stratégique de Paris-Roubaix.
J.-B.A : Qu'est ce qui est compliqué sur ce secteur, finalement ?
P.S. : Tout. Parce que là aussi, tout peut arriver. Les pavés sont très, très mauvais. Donc il y a des classements sur les difficultés des pavés, et la Trouée d'Arenberg est parmi les plus difficiles. C'est une longue portion, c'est en légère descente, donc les coureurs arrivent très vite. Après, ça monte légèrement, donc c'est vraiment très difficile, il faut vraiment être très costaud. Il y a déjà à peu près 150 kilomètres de course, donc ce qui n'est pas rien. La fatigue commence à se faire, à se prononcer, et la tension est là. C'est peut-être l'endroit le plus difficile à aborder pour les coureurs.
J.-B.A : Mais les secteurs pavés sont refaits régulièrement, ça reste quand même compliqué ?
P.S. : Alors sur la Trouée d'Arenberg, ce qui nous gêne, nous, notamment pour les Amis de Paris-Roubaix qui refont ces pavés, c'est plutôt le vol des pavés. Là, par exemple, nous sommes allés reconnaître le parcours il y a à peu près trois semaines, et on sait qu'on va devoir remettre une vingtaine de pavés, parce qu'ils ont été volés. Alors, il n'y a pas d'affaissement proprement dit sur ce secteur-là. Il y a d'autres secteurs, Briastre, je pense au Pont Gibus, où il y a des travaux qui sont faits régulièrement, ou par les Amis de Paris-Roubaix, ou par les lycées horticoles avec lesquels on a conventionné. Mais c'est vrai qu'il y a un travail permanent, là comme ailleurs.
‘‘Et c'est parti ! Et c’est Jonas Rutsch qui a l'honneur d'ouvrir la route dans la Trouée d'Arenberg…’’
‘‘Bienvenue en enfer !’’…
Christian Prudhomme : ‘‘C'est 2300 ou 2400 mètres de ligne droite qui coupent la forêt en deux. Ça semble interminable, cette entrée dans les pavés, cette foule qui exulte, qui encourage les champions…’'
J.-B.A : Quand on pénètre dans la Trouée d'Arenberg, on est encore loin de l'arrivée. Mais est-ce que la victoire peut déjà se jouer là ?
P.S. : Non. On peut y perdre la course ! Par contre pour la gagner, non, ça se passe, et encore, du côté d’Orchies, chemin des Prières, chemin de l'Abattoir, et puis bien sûr, ce fameux Carrefour de l’Arbre, à 16 kilomètres de l'arrivée, où la course est bien décantée. On peut la perdre là, puisqu'il suffit d'une chute, d'une crevaison. Il y a eu quelques chutes, je pense à Johan Museeuw ou quelques autres, Francis Moreau, Duclos-Lassalle, par exemple, qui ont chuté, et qui ont perdu la course là, mais on ne la gagne pas encore là. Par contre, il faut être parmi les meilleurs !
Cathy Stablinski : ‘‘Quand on a demandé à papa de trouver un nouveau circuit, de nouveaux pavés, de nouveaux secteurs, et qu'il a amené la Trouée d'Arenberg, qu'il préférait appeler d'ailleurs la Tranchée sur le parcours, Albert Bouvet lui a dit : ‘‘ Mais je t'ai demandé de trouver des pavés, pas des fondrières’’. Il disait toujours que quand on arrivait ici, on ne savait jamais comment on allait en sortir, et on ne savait pas si on allait en sortir indemne… Que la course ne se jouait pas forcément ici, mais qu'elle pouvait s'y perdre !’’.
J.-B.A : Pascal, vous avez cité certains coureurs qui ont perdu Paris-Roubaix à cet endroit-là. Vous en avez d'autres en mémoire, en tête, comme ça ?
P.S. : Sur ce tronçon, pas forcément. Mais Paris-Roubaix peut se perdre n'importe où. Il y a tellement de difficultés. C'est une crevaison, où il n'y a pas la voiture derrière, où il n'y a pas d'équipiers, on peut prendre vite deux ou trois minutes de retard, et c'est terminé. Pour gagner Paris-Roubaix, il faut avoir beaucoup de chance, il faut avoir du talent, mais c'est très compliqué d'avoir tous les facteurs pour pouvoir gagner.
J.-B.A : Mais Jean Stablinski a proposé également d'autres secteurs pavés ?
P.S. : Oui, oui, il avait proposé quelques autres secteurs qui ont été repris, alors pas chaque année, mais le Buat, par exemple, qui est un secteur pavé en montée, c’est Jean qui l’avait proposé. Ça n'est pas repassé depuis quelques années, mais il avait bien exploré tout son secteur du Valenciennois.
J.-B.A : C’est quand même un parcours qui est un petit peu modifié chaque année, pas énormément, mais toujours un petit peu…
P.S. : On reste sur 90 ou 95 % du parcours traditionnel. Il suffit simplement qu'il y ait des problèmes ou des travaux, ça peut arriver dans une commune qu'il y ait des travaux… Alors maintenant, les communes et les maires comprennent qu'ils ont intérêt à faire des travaux ou avant ou après pour permettre à la course de passer, parce que c'est aussi, quelque part, un honneur de pouvoir recevoir Paris-Roubaix. Mais autrement, le parcours est quasi immuable, sauf quelques centaines de mètres à droite à gauche chaque année.
Jean Stablinski : ‘‘Les 30 derniers kilomètres, je n’ai rien vu !’’
Le journaliste : ‘‘Pourtant, vous êtes à l’origine de ce parcours, Jean ?’’
J.S. : ‘‘Oui mais enfin, ça ne veut rien dire pour moi. C'est très difficile. Je crois quand même que c'est quand même très dur.’’
Le journaliste : ‘‘Si vous deviez refaire le parcours, est-ce que vous choisiriez le même ?’’
J.S. : ‘‘Eh bien, je pense quand même que la preuve a été faite, c'est quand même un grand champion qui gagne, et tous les plus costauds sont devant. Donc ça prouve quand même que c'est un parcours difficile, et puis… C'est un parcours valable !’’
J.-B.A : C'est une des déceptions de Jean Stablinski de ne jamais avoir inscrit son nom au palmarès de l'épreuve…
P.S. : Oui, parce qu'il a gagné plein de courses. C'est l'un des meilleurs coureurs français de tous les temps. Champion du monde, quatre fois champion de France, un grand Tour, le Tour d'Espagne, Grand Prix de Francfort, le premier vainqueur de l’Amstel Gold Race, des victoires d'étape dans le Tour de France. Il a toujours espéré… Il avait deux grands souhaits dans le cyclisme : gagner Bordeaux-Paris, il n'a jamais pu le faire parce que généralement, il accompagnait Jacques Anquetil sur le Tour d'Italie qui se déroulait en même temps que Bordeaux-Paris, et Paris-Roubaix, parce que c'était son épreuve, dans sa région, on passait quasiment sur ses pavés, et il n'a jamais eu la capacité de pouvoir gagner. Souvent, il a été accablé par la malchance. En 1965, il gagne par exemple le Tour de Belgique qui se déroule peu avant Paris-Roubaix, d'une façon magistrale, il est au top de sa forme, mais il a plusieurs soucis mécaniques qui l’écartent de la victoire. Ça a été une petite déception dans sa carrière, mais il a tellement eu d'honneur, qu'on peut passer au-dessus.
J.-B.A : Il arrive peut-être un peu trop tard dans sa carrière sur cette configuration de Paris-Roubaix. Est ce qu'il aurait pu écrire son histoire différemment si ces modifications avaient été opérées plus tôt ?
P.S. : Non, pas forcément, parce qu’il fallait savoir quand même qu'il y avait tous ces fameux coureurs belges, Van Steenbergen, Léon Van Daele, Noël Foré qui gagnent, Pino Cerami. Ensuite, il y a l’ère Van Looy qui gagne à trois reprises, Emile Daems, Peter Post… C’étaient vraiment des spécialistes de Paris-Roubaix, donc il fallait faire sa place, et il suffit simplement d'un peu de malchance pour être rapidement écarté face à des coureurs de ce gabarit-là.
J.-B.A : Il a inscrit son nom dans la légende de Paris-Roubaix d'une autre manière…
P.S. : Oui, on en parle encore aujourd'hui, forcément. Puis il y a sa stèle qui remémore un petit peu son parcours juste à l'entrée de la Trouée d’Arenberg, qui est bien placée, puisque c’est lui qui l’a découverte là. Non, Jean Stablinski a marqué les esprits. Et puis il faut aussi savoir qu'au-delà du coureur, c'était quelqu'un qui était très abordable, très, très sympathique, et très, très ouvert. Il parlait à tout le monde en fait, donc ce qui a forgé une grande partie de sa popularité.
Paris-Roubaix, Les pavés de l'éternité », retrouvez les autres épisodes de ce podcast sur infos.lenord.fr, ainsi que sur toutes les plateformes, et poursuivez votre immersion en images avec le documentaire d'Antoine Disle, « Paris-Roubaix, duels en enfer », à voir et à revoir sur france.tv.

 

Fausto Coppi, l’incomparable coureur italien

Il avait fait de Paris-Roubaix un objectif, mais le coureur italien a fasciné toute une génération de supporters grâce à une carrière XXL.


On l'appelle la reine des classiques ou encore l'Enfer du Nord. Paris-Roubaix fascine. Que l'on soit féru de vélo ou pas. « Paris-Roubaix, les pavés de l'éternité », un podcast du département du Nord raconté par l'historien du cyclisme Pascal Sergent et le journaliste Jean-Baptiste Allouard.
Jean-Baptiste Allouard : Pascal, bonjour !
Pascal Sergent : Bonjour !
J.-B.A : Aujourd'hui, nous allons nous intéresser à l'incomparable Fausto Coppi, cinq participations à Roubaix, mais surtout une victoire en 1950, lors de sa deuxième venue sur l'épreuve. Tout d'abord, pourquoi Fausto Coppi s'intéressait-il à Paris-Roubaix ?
P.S. : Parce qu'il s'intéressait à toutes les épreuves. Fausto Coppi, il faut replacer le contexte, c’est un jeune coureur en 1940 qui gagne le Tour d'Italie devant Gino Bartali, qui était la grande vedette à l'époque. Ensuite, il participe à la guerre, il est fait prisonnier en Tunisie. Il revient dans des conditions très difficiles en 1945, et rapidement dès 1946, il gagne Milan-San Remo. Ça a été le début d'une nouvelle carrière qui a été magistrale jusqu'au milieu des années 50. Et Fausto Coppi, vainqueur du Tour d'Italie, de San Remo, du Tour de Lombardie et de beaucoup, beaucoup d'épreuves… On met en doute en 1949 ses capacités de pouvoir gagner à Roubaix. On l'estime plutôt grimpeur et pas un coureur aux capacités de pouvoir gagner à Roubaix. Donc Coppi vient en 1949, ça se passe moyen, et au terme de ce Paris-Roubaix, notamment la presse belge, on met en doute ses capacités de pouvoir gagner à Roubaix une épreuve pavée, une épreuve difficile qui sort complètement du cadre de ses capacités…
J.-B.A : Donc sa première venue n'est pas très concluante, mais il va revenir !
P.S. : Il vient pour remettre un peu les pendules à l'heure. Entre deux, il a gagné le Tour de France en 1949, et il arrive au départ à Saint-Denis, gonflé à bloc, et il fera une course extraordinaire. Il va rejoindre quelques échappés, et Maurice Diot, le Français qui était en tête, parvient à rester quelques kilomètres dans sa roue, mais Coppi le laisse en route, et gagne d’une manière fabuleuse Paris-Roubaix. Donc Coppi a bien prouvé sa qualité aussi sur les pavés.
J.-B.A : Est-ce qu'on peut dire que Fausto Coppi, cette année-là, donc en 1949, est venu pour apprendre, ou il a déjà des velléités de victoire ?
P.S. : Non, il vient pour gagner, c'est clair ! Il vient d'autant plus pour gagner qu'on remet en cause ses capacités. Donc il veut marquer un grand coup. Finalement, ce ne sera pas en 1949, mais l'année suivante. Mais quand Coppi prenait part à une compétition, ce n'était pas pour faire deuxième.
J.-B.A : Comment Fausto Coppi construit sa victoire l'année suivante ?
P.S. : Très facilement. Déjà dans la côte de Doullens, il place quelques banderilles pour voir un petit peu à quel niveau sont ses adversaires. Il grille le ravitaillement d'Arras, c'est à dire on passe les musettes lors du contrôle du ravitaillement. Lui, il avait déjà pris des ravitaillements dans ses poches, ce qui lui permet de surprendre un peu le peloton de tête. Et puis après, ça sera une voie triomphale jusqu'à Roubaix.
J.-B.A : Mais comment ses adversaires n'avaient-ils pas pu anticiper justement ce ravitaillement ?
P.S. : Ça se faisait à l'époque, et Coppi avait décidé d'assurer et de pouvoir s'échapper de cette façon-là. On a rapidement vu, quand il a quand il a pris 20 ou 30 mètres, que c'était terminé, la course était finie. Coppi, dans ses grands jours, était inabordable.
J.-B.A : En 1950, quels sont ses principaux rivaux ?
P.S. : Toujours les mêmes, c'est à dire la plupart des Belges, et à l'époque, il y avait essentiellement des Belges, mais très peu de Français… Bobet était là, Bernard Gauthier aussi. Très peu de Français étaient en capacité de pouvoir jouer les premiers rôles. Par contre, les Belges, et même des fois des Belges, et ce n'est pas péjoratif, de deuxième catégorie, pouvaient jouer un rôle très important sur Paris-Roubaix. Ils avaient l'habitude de ces épreuves, comme le Tour des Flandres, ils étaient déjà bien rodés, ils avaient l'habitude des pavés, ils avaient l'habitude, des fois, des conditions climatiques difficiles, donc c'était un peu leur jardin, comme ça l'était notamment aussi dans les années 30 ou ensuite dans les années 60. Les Belges, et notamment les Flamands, étaient présents partout.
Nous entrons dans le stade sous l'œil des commissaires de course, on aperçoit le maillot tricolore de Fausto Coppi. Après un tour de piste qui paraît interminable, toute la foule est debout dans les tribunes, et l'applaudit sans retenue, enflammée par l'exploit épique accompli par l'Italien. Il franchit la ligne d'arrivée sous les ‘‘Viva Coppi’’, et la foule l'enlace au milieu du stade…
J.-B.A : Paris-Roubaix, c'est déjà une affaire de physique, et Fausto Coppi, c'est un profil particulier. Mais sur les pavés, il donne l'impression de voler. L'Équipe parle de l'exploit le plus sensationnel de sa carrière de super champion…
P.S. : Oui, en 1950, ensuite, il y aura d'autres performances : une deuxième victoire dans le Tour de France, champion du monde et encore quelques victoires au Tour d'Italie et ailleurs. Mais c'est vrai que sur ce Paris-Roubaix-là, il paraît complètement aérien. On dirait qu'il vole d'un pavé à l'autre, et puis c'est incontestablement le meilleur. Allez, je ne suis pas très objectif, parce que je suis un ‘‘coppiste’’ invétéré, mais c'est quasiment le meilleur de cette décennie.
J.-B.A : Mais il a un surnom aussi Fausto Coppi…
P.S. : Campionissimo, c'est à dire le champion des champions !
J.-B.A : Mais on l'appelle aussi le Goéland !
P.S. : Oui, parce que quand on le voit sur son vélo, il a une attitude à peu près normale. Par contre, quand il descendait de son vélo, il avait une morphologie assez bizarre avec des jambes très, très longues, un buste très haut. On aurait dit effectivement un peu un goéland qui va prendre son envol.
J.-B.A : Il succède à son frère Serse en 1950. C'est une première à Paris-Roubaix, deux frères qui gagnent la même course coup sur coup…
P.S. : Oui, c'est rarissime, surtout sur les épreuves de ce type-là. Paris-Roubaix, ce n'est pas une épreuve de cinquième catégorie. Donc déjà pouvoir gagner une fois et d'avoir son frère qui l'emporte l'année suivante, oui, c'est quelque chose d'extraordinaire dans le cyclisme, et très rare !
J.-B.A : Maurice Diot, deuxième en 1950, dira : ‘‘J'ai gagné parce que je considère que ce Coppi-là n'est pas un humain et qu'il est hors concours. Quelle empreinte laisse Fausto Coppi sur la reine des classiques ?
P.S. : Mais ce n'est pas seulement sur la reine des classiques ! Sur Paris-Roubaix, bien évidemment, il marque l'histoire de par sa façon de gagner, après une échappée de 50 kilomètres avec des écarts considérables. Il maîtrise tous les paramètres de la course. Mais au-delà de Paris-Roubaix, Coppi reste Coppi ! Moi, je pense qu'il ne faut pas comparer les générations, mais on sait que Merckx a le plus beau palmarès. Par contre, Coppi reste avec une marque indélébile dans l'histoire du cyclisme. Jacques Goddet d'ailleurs, qui a été un témoin de tout ça, a estimé que Coppi était le plus beau champion du cyclisme. Au-delà du palmarès, puisqu'il y a aussi beaucoup de choses à dire, il y a eu la guerre qui a entravé une grande partie de sa carrière, et il n’est revenu qu’en 1946, et il avait déjà 27 ans. Donc ses meilleures années, quelque part, étaient déjà passées. Coppi reste un nom incomparable dans l'histoire du cyclisme.
J.-B.A : Une anecdote qui est sympa aussi : en 1952, il n'est pas loin de s'imposer une seconde fois sur Paris-Roubaix, mais cette fois ci, Rik Van Steenbergen le colle de très, très près, et il y a cette petite tape amicale en fin de course de Coppi sur son adversaire pour lui dire : ‘‘C'est bon, c'est pour toi’’…
P.S. : Oui, Coppi avait compris. De toute façon, Coppi n'était pas très rapide au sprint. Il n'était pas mauvais au sprint à l'issue des épreuves très longues et très difficiles. Donc il avait un foncier qui était très important. Par contre, face à Van Steenbergen, il n'y a pas photo. Erik était l'un des sprinters les plus rapides de l'époque, donc forcément, il peut lui taper sur l'épaule en disant : ‘‘Bon, j’ai essayé de te lâcher, notamment dans la côte d’Hem, mais bon, ça n'a pas produit ses effets. Et puis on voit, il n'y a pas de sprint, puisque Coppi ne fait même pas le sprint, ce n'est même pas la peine.
J.-B.A : Il ne faisait pas partie des coureurs lourds, des coureurs athlétiques, des coureurs costauds pour s'imposer sur ce type de classiques…
P.S. : Non, mais c'est un champion incomparable. Donc à partir du moment où on tombe sur des champions de ce type-là, on peut penser, allez, un clin d'œil à Bernard Hinault qui ne faisait pas non plus 85 kilos à la Moser, et qui n’avait pas forcément le profil pour gagner à Roubaix. Et finalement, ce sont des champions hors normes comme peut l'être aussi aujourd'hui Pogačar. À partir du moment où on est sur des coureurs hors classe, ils peuvent s'imposer partout, que ce soit au Tour de France, aux Championnats du monde ou à Paris-Roubaix.
J.-B.A : Et Fausto Coppi est un coureur qui vous a fait rêver…
P.S. : Oui, oui, moi, gamin, j’étais dans les Miroirs des Sports et Miroir Sprint. J'ai quasiment vécu sa carrière avec 50 ou 60 ans de décalage. Mais on le voit partout, il fait la une de la presse. Après, il a une vie aussi un peu difficile avec un divorce en Italie dans les années 50. Il y a tout un contexte. Et d'ailleurs il y avait un duel entre Gino Bartali dit Gino le Pieux, qui était plutôt sur l'Italie catholique, et Fausto Coppi qui était un peu l'énergumène qui sortait des sentiers battus, qui a divorcé à l'époque où, en Italie, c'était interdit. Son fils Faustino est né en Argentine. Il y a tout un contexte autour de lui, et après il décède à 40 ans à la suite d’un voyage en Haute-Volta, d’où il revient avec la malaria, ce qui a aussi forgé sa légende quelque part.
« Paris-Roubaix, Les pavés de l'éternité », retrouvez les autres épisodes de ce podcast sur infos.lenord.fr, ainsi que sur toutes les plateformes, et poursuivez votre immersion en images avec le documentaire d'Antoine Disle, « Paris-Roubaix, duels en enfer », à voir et à revoir sur france.tv.

Jean Maréchal, Roger Lapébie et Romain Maes, trois vainqueurs en enfer

Ces trois héros se sont imposés sur la reine des classiques, mais ont connu un déclassement qui les a marqués à jamais !

On l'appelle la reine des classiques ou encore l'Enfer du Nord. Paris-Roubaix fascine. Que l'on soit féru de vélo ou pas. Paris-Roubaix, les pavés de l'éternité, un podcast du département du Nord raconté par l'historien du cyclisme Pascal Sergent et le journaliste Jean-Baptiste Allouard.

Jean-Baptiste Allouard — Pascal, bonjour !

Pascal Sergent — Bonjour !

Jean-Baptiste Allouard — Aujourd'hui, nous allons nous plonger dans les années 1930 et évoquer avec vous les déconvenues de trois coureurs : Jean Maréchal, Roger Lapébie et Romain Maes, trois vainqueurs de Paris-Roubaix, premiers sur la ligne d'arrivée, mais qui seront par la suite soit déclassés, soit disqualifiés. Déjà, pour ces trois coureurs, peut-on parler de véritable injustice ?

Pascal Sergent — Oui, les années 30, c'est très difficile ! Trois éditions qui se terminent finalement mal pour les premiers sur la ligne, les vainqueurs en théorie. Et notamment cette injustice flagrante en 1930, avec Jean Maréchal, un gamin de 19 ans dans sa 20ᵉ année, qui survole l'épreuve, qui fait quasiment toute la course devant, et qui se retrouve échappé avec un Belge qui s'appelle Julien Vervaecke. Mais il y a une bousculade à quelques kilomètres de l'arrivée, et Vervaecke tombe. Et malchance pour Jean Maréchal : il continue, passe la ligne le premier avec une aisance incroyable, dans toute sa splendeur, à 20 ans. C'est vraiment fabuleux, c'est un renouveau pour le cyclisme français ! Malheureusement pour lui, Julien Vervaecke fait partie de la puissante équipe Alcyon. Alcyon qui peut se payer des pages complètes de publicité, notamment dans le journal L'Auto, qui est le journal organisateur. Et juste à l'arrivée, le directeur sportif de Julien Vervaecke vient voir Henri Desgrange, le patron du journal L'Auto, en lui disant : Mon coureur a été bousculé, il est tombé, on l'a fait tomber, sous-entendu Il faut impérativement déclasser Jean Maréchal, sinon on supprimera toutes les publicités dans le journal L'Auto du lendemain et dans les jours suivants. Donc la décision du juge est fortement orientée pour déclasser Jean Maréchal, et pour Jean Maréchal, ce sera le drame de sa vie, puisqu'il aura toujours en tête cette date du mois d'avril 1930. Il a été marqué à vie par ce déclassement qu'il a considéré comme injuste, qui a été injuste. Alors certes, il gagne encore Paris-Tours qui était une belle épreuve quinze jours plus tard, mais sa carrière se termine quasiment en queue de poisson, alors qu'il va encore courir jusque dans les années 46-47. Il reviendra sur Paris-Roubaix, mais le ressort est cassé. Ça a été véritablement un drame sportif, mais aussi un drame personnel pour Jean Maréchal.

Jean-Baptiste Allouard — Mais il y a un commissaire qui constate pourtant la bousculade…

Pascal Sergent — Oui, absolument ! En fait, c'était à cette époque-là la course aux trottoirs. Paris-Roubaix, c'était 250 ou 260 kilomètres de pavés, mais ce n'étaient pas les pavés actuels, et les coureurs empruntaient plutôt les trottoirs qui étaient faits en terre battue. Donc ils passaient d'un trottoir à l'autre, et lorsque les coureurs, à une quinzaine de kilomètres de l'arrivée, passent d'un trottoir à l'autre, ils se retrouvent en même temps sur un petit bout de trottoir. Ce jour-là, il y a une bousculade, un coup d'épaule, et Julien Vervaecke tombe, ce qui a provoqué finalement le déclassement de Jean Maréchal.

Jean-Baptiste Allouard — Pour Roger Lapébie, c'est différent, puisque lui, il emprunte le vélo d’un spectateur pour finir la course. C'est difficile d'évoquer l'injustice, puisqu’il y a tout de même un règlement…

Pascal Sergent — Oui, c'est vrai que Roger, là aussi, en 1934, gagne facilement. Il est quasiment presque à son apogée. Il est champion de France, il a gagné beaucoup d'épreuves. Il va ensuite gagner le Tour de France en 1937. Et puis Roger Lapébie a toutes les qualités et les capacités pour gagner à Roubaix, et il gagne à Roubaix, sauf qu'il passe le premier la ligne avenue des Villas, mais il a changé de vélo. Il a eu un incident, une crevaison, et il a changé de vélo. Il a d'ailleurs emprunté le vélo d'un spectateur. Il a fait quelques kilomètres avec, et a ensuite repris un vélo de compétition de son équipe. Mais à l'époque, le règlement interdisait le changement de vélo. Et d'ailleurs, ce règlement a été changé pour l'année suivante, où on a autorisé ensuite le changement de vélo. Donc il gagne bien à Roubaix, mais il est déclassé. C'est Gaston Rebry qui enlève ce Paris-Roubaix.

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Gaston Rebry — C’était très dur, mais je suis seulement deuxième, mais enfin je gagne la course, parce que Lapébie est disqualifié, mais…

Un journaliste — Ah il est disqualifié, pourquoi, quel motif ?

Gaston Rebry — Il a changé le vélo.

Jean-Baptiste Allouard — On n'a pas la réaction de Roger Lapébie, mais comment digère-t-il la décision des commissaires ?

Pascal Sergent — Mal, mal… Ça l’a aussi marqué très, très longtemps. Alors au-delà de Paris-Roubaix, il a un beau palmarès, mais malgré tout, Paris-Roubaix aurait très bien pu figurer sur son livre d'or, et ça a été quand même une cruelle déception. Moi, il m'en a parlé dans les années 90, où il avait été quand même marqué de ce déclassement. Alors, Roger Lapébie, c'était un peu un philosophe, et puis il est vite passé à autre chose. Mais malgré tout, il est resté une petite rancune de ne pas avoir pu gagner ce jour-là.

Jean-Baptiste Allouard — Concernant Jean Maréchal, fin 2014, soit 85 ans après, grosso modo, ses trois fils vont se lancer dans une requête en révision auprès de la Fédération française de cyclisme. Comment ça s'est fini ?

Pascal Sergent — Ça s'est fini que l'affaire a été classée. C'est surtout Jean-Jacques Maréchal, l'un des fils qui a été moteur pour cette réclamation : il a fait un courrier auprès non seulement de la Fédération française de cyclisme, mais également auprès de l'UCI et d'ASO qui était dans la suite du journal L'Auto, organisateur de l'épreuve à cette époque-là. Et en fait, avec 60 ans de recul, il n'était plus possible de pouvoir refaire un classement, et mettre les deux coureurs ex aequo. Donc ça a été une tentative vaine. Mais Jean-Jacques Maréchal était très, très motivé. Il a parlé pendant des années de cette requête qui n'a pas abouti.

Jean-Baptiste Allouard — Ça souligne quand même que ses trois fils ont dû vivre avec ça toute leur enfance, ils ont grandi avec cette injustice…

Pascal Sergent — Ils ont grandi avec ça. J'ai eu la chance de connaître Jean Maréchal, alors qu'il était en fin de vie, et il revenait sans cesse sur ce Paris-Roubaix 1930. Ça a été, et Jean-Jacques, son fils, me l'a confirmé aussi, une véritable obsession toute sa vie.

Jean-Baptiste Allouard — À chaque fois, concernant ces différentes décisions, on se rend compte que c'est au profit d'un coureur de chez Alcyon, c'est bizarre. Avec Jean Maréchal, c'est Julien Vervaecke qui gagne. Avec Roger Lapébie, c'est Gaston Rebry. Et avec Romain Maes, on n’en a pas encore parlé, c'est Georges Speicher, mais là c'est différent parce que tous les deux courent dans la même équipe. D'ailleurs, ce jour-là, les trois premiers sont trois coureurs de chez Alcyon. Peut-on parler de hasard ?

Pascal Sergent — Non ! Pour les deux premiers, il n'y a pas de hasard. Pour Jean Maréchal, c'est une véritable injustice. Roger Lapébie enfreint le règlement de manière involontaire, c'est dans le feu de l'action, donc il ne l'a pas fait sciemment, mais bon, le règlement doit être respecté, y compris dans les années 30, bien sûr. Quant à Speicher et Romain Maes, c'est effectivement une erreur de jugement du juge à l'arrivée, qui s'appelait Boudard, qui s'est trompé. Alors il n’y a que lui qui a vu Georges Speicher premier sur la ligne d'arrivée, alors qu'en fait, toutes les photos prouvent, avec le recul, que c'était bien Romain Maes qui a gagné de quelques centimètres. Tout le public, dans les tribunes de l'hippodrome du Croisé-Laroche, puisque c'est là que se jouait l'arrivée, a bien vu aussi Romain Maes. Mais peut-être que Boudard a eu une fibre nationaliste en se disant que ce serait bien qu'un Français gagne enfin Paris-Roubaix. Et Romain Maes, qui était pourtant le vainqueur du Tour de France sortant, donc c’est-à-dire une grande vedette à l'époque, s’est fait gruger sur cette histoire.

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Trois coureurs pénètrent ensemble sur la piste du vélodrome de Roubaix, et poussent à fond pour le sprint final. Georges Speicher gagne de justesse devant Romain Maes, et enlève le trophée Duralumin.

Jean-Baptiste Allouard — Bon, déjà, le commentateur confond le vélodrome avec l'hippodrome. Pour Romain Maes, comment expliquer la décision des juges ? Comment jugeait-on une arrivée de Paris-Roubaix à cette époque ?

Pascal Sergent — On voit d'ailleurs les images, c'est totalement empirique, avec des photographes et plein de personnes en plein milieu de la piste, et effectivement, il a failli y avoir une collision juste après l'arrivée. Donc ce n'était pas structuré comme maintenant, et le juge était peut-être mal placé. Il y a à mon avis plusieurs phénomènes, plusieurs facteurs qui font qu'il y a ce jugement qui n'est finalement pas le bon. Et à partir du moment où le juge a décidé, a déclaré tel ou tel coureur vainqueur, il ne peut plus revenir sur sa décision, même s'il s'est trompé, même s'il reconnaît qu'il s'est trompé. Donc il a désigné Georges Speicher. On lui a dit que ce n'est pas vrai, mais à partir du moment où il a donné le premier nom, il ne peut plus revenir sur sa parole. C'était dans la réglementation de l'époque, et il n'y avait pas de photo finish. Il y avait les photographes qui prenaient des photos développées le soir ou le lendemain, mais le jugement était déjà fait.

Jean-Baptiste Allouard — Est-ce que dans les années qui suivront, on relèvera d'autres injustices ? Et plus globalement, est-ce qu'on pourrait voir aujourd'hui une arrivée de Paris-Roubaix remise en question pour un des motifs présentés dans les années 30 ?

Pascal Sergent — Non ! Aujourd'hui, comme je le disais, c'est structuré ! Il y a les photos-finish, il y a des arbitres, des commissaires qui sont partout, c'est filmé d'un bout à l'autre. Donc si vraiment il y a un problème, on ne rencontrerait plus tout ça aujourd'hui.

Paris-Roubaix, Les pavés de l'éternité, retrouvez les autres épisodes de ce podcast sur infos.lenord.fr, ainsi que sur toutes les plateformes, et poursuivez votre immersion en images avec le documentaire d'Antoine Disle, Paris-Roubaix, duels en enfer, à voir et à revoir sur france.tv.

François Faber et Octave Lapize, duel programmé, mais inachevé

Editions du Tour de France, grandes classiques de l'époque, rien ne leur échappe, mais le premier conflit mondial les fauche au sommet de la gloire...

On l'appelle la reine des classiques ou encore l'Enfer du Nord. Paris-Roubaix fascine. Que l'on soit féru de vélo ou pas. Paris-Roubaix, les pavés de l'éternité, un podcast du département du Nord raconté par l'historien du cyclisme Pascal Sergent et le journaliste Jean-Baptiste Allouard.

Jean-Baptiste Allouard — Pascal, bonjour !

Pascal Sergent — Bonjour !

Jean-Baptiste Allouard — Aujourd'hui, nous allons évoquer avec vous l'histoire de deux coureurs qui ont dominé les années 1910. Il s'agit de François Faber et Octave Lapize. On parle souvent d'un duel programmé, mais inachevé. Pourquoi ?

Pascal Sergent — Pour une raison très simple, c'est qu'ils ont réellement un parcours parallèle. Ils naissent la même année, ils vont gagner quasiment les mêmes épreuves, et puis ils vont trouver la mort, chacun, lors du premier conflit mondial. Et ils ont dominé… Ça a été vraiment les deux champions incomparables, au-dessus du lot, lors des courses cyclistes jusqu'en 1914. Faber arrive dans la carrière un peu avant Octave Lapize, mais il s'impose rapidement parmi les meilleurs, et Octave Lapize devient professionnel en 1909. Il vient d'être médaillé olympique, mais à l'époque, on ne fait pas trop attention aux médaillés olympiques, notamment sur piste. Il avait été médaillé olympique en 1908 à Londres. Il passe professionnel. Il prend le départ de Paris-Roubaix 1909, c’est quasiment sa première épreuve. Donc il est isolé, personne ne le connaît, et finalement, il va gagner l'épreuve de manière magistrale. Ce sera la première de ses trois victoires d'affilée. Performance que n'a réussie que beaucoup plus tard Francesco Moser, trois années d'affilée, et Mathieu Van der Poel. Donc pour dire l'importance de cette performance, et il va gagner aussi, bien sûr, le Tour de France, Paris-Bruxelles, trois titres de champion de France… Bref ! Ça a été l'un des premiers très grands champions français, et il est confronté à François Faber, François Faber dit le géant de Colombes, 1,78 mètre, 1,80 mètre, à l'époque, c'était très grand. Alors pourquoi Colombes ? Parce qu'il habitait à Colombes, il était docker à Colombes, de naissance française, mais d'un père luxembourgeois, donc il a gardé la nationalité de son papa luxembourgeois, et donc c'est le premier Luxembourgeois vainqueur du Tour de France, puisqu'il va gagner le Tour de France aussi de manière magistrale. Et il y a eu un conflit entre 1909 et 1914, permanent, entre ces deux champions qui ont dominé de la tête et des épaules leur époque, même s’il y avait les Georget, les Garrigou, les Crupelandt, les Van Hauwaert, les Passerieu et beaucoup d’autres… Mais ça a été vraiment les deux champions qui ont surnagé, qui ont dominé leur époque.

Jean-Baptiste Allouard — Ils ont dominé l'époque, mais en même temps ils vont se retrouver dans la même équipe…

Pascal Sergent — Oui, alors ça a été compliqué, notamment lors d'un Tour de France, où ils n'étaient pas très favorables à rouler dans la même équipe, parce que malgré tout, déjà à l'époque, il y avait un jeu d'équipe qui était important, notamment sur le Tour de France. Les marques Peugeot, Alcyon, Gladiator, Cleveland étaient des grandes marques sportives qui avaient des intérêts financiers considérables. Donc ils se retrouvent dans la même équipe, et ça ne se passe pas bien. Il y a une mauvaise entente entre les deux, parce qu'ils ont l'habitude, d'abord, de gérer leur course tout seul. L’esprit d'équipe n'est pas fait pour eux, d'autant plus qu'ils ont des virtualités tous les deux pour gagner le Tour de France. Finalement, il y a une incompatibilité entre les deux, mais qui est tout à fait naturelle, parce que c'était des champions qui voulaient absolument tout gagner.

Jean-Baptiste Allouard — Parce qu'à cette époque-là, si on regarde les compétitions Paris-Bruxelles, Paris-Tours, Bordeaux-Paris, Paris-Roubaix, ils trustent tout !

Pascal Sergent — Oui, ils dominent. Ce sont deux coureurs qui sont très, très endurants, comme beaucoup de l'époque, mais eux particulièrement. Par exemple, Faber était d'une puissance aussi extraordinaire. On parlait de puissance pour Charles Crupelandt, mais François Faber, donc l'hiver, dès la saison cycliste terminée, ou au mois de septembre, parce que les saisons cyclistes étaient beaucoup plus rétrécies qu'aujourd'hui, dès début octobre, il repartait, et reprenait, tout vainqueur du Tour de France qu’il était, son travail de docker à Colombes. Au lieu de faire une préparation hivernale de cycliste, il faisait une préparation hivernale mais en tant que docker, ce qui lui a donné des qualités et une puissance de dos considérable, qui lui a bien servi pour sa carrière cycliste.

Jean-Baptiste Allouard — Alors justement, François Faber, qui va privilégier sa carrière cycliste, à tel point qu'il va garder la nationalité luxembourgeoise pour éviter de faire le fameux service militaire…

Pascal Sergent — Oui, alors c'est ce fameux service militaire français qui durait deux ans à l'époque, mais pour la petite histoire quand même, ces deux champions n'auraient jamais dû être mobilisés en 1914, pour deux raisons très différentes. D'abord, Octave Lapize est sourd de naissance, donc en théorie, il ne devait pas être incorporé. Sauf que, l'aviation naissante, il avait pu, lors de la journée de repos à Caen lors du Tour 1910, faire un tour en aéroplane, et ça lui avait donné le virus de l'aéroplane. Donc il s'est engagé en 1914 justement pour devenir aviateur. Il a été aviateur, puis formateur des aviateurs qui partaient au front, et il a été abattu lors d'un combat au sud de Pont-à-Mousson, et ça a été la fin d'un champion d'exception. Et Faber, même chose. Faber, luxembourgeois, le Luxembourg n'était pas en conflit, n'avait pas mobilisé de troupes pour le premier conflit 1914-1918. Mais étant de Colombes, il se sentait aussi français. Donc il avait certes, dans un premier temps, gardé sa nationalité luxembourgeoise pour ne pas être mobilisé, mais finalement il part dans la Légion étrangère, et il trouvera la mort à Carency, près d'Arras, pas loin d’ailleurs des secteurs pavés qu’il domptait très peu de temps avant.

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Les années 1910 sont celles d'un duel de géants. Un affrontement attendu, rêvé, mais inachevé. D'un côté Octave Lapize, de l'autre François Faber, deux champions incomparables aux styles opposés, mais aux destins étrangement parallèles.

Jean-Baptiste Allouard — Or, ce qui est fou, c'est que François Faber découvre le vélo très, très tard, et rentre en compétition très, très tôt…

Pascal Sergent — Oui, absolument, ça va très vite ! Le cyclisme amateur à l'époque est embryonnaire, il n'y a pas énormément de compétitions. Il gagne quelques compétitions, se fait repérer, et rapidement, on lui propose un contrat professionnel. Donc c’est l'éclosion de sa carrière, et il fera une carrière finalement un peu plus longue que celle d’Octave Lapize, mais avec les mêmes honneurs, les mêmes trophées.

Jean-Baptiste Allouard — Comment est-ce qu'on peut expliquer que ces deux coureurs ne s'entendent pas ?

Pascal Sergent — Parce qu’ils avaient l’espoir de vaincre ! Et on le voit d'ailleurs dans toutes leurs paroles de l'époque reprises dans la presse. Ils n'avaient qu’une ambition, c'était de gagner. Lapize n'était animé que par ça, Faber n'était animé que par ça. Ils avaient le souhait de victoires, non pas de devenir riche, mais de gagner des compétitions cyclistes. Ils n’étaient animés que par ça.

Jean-Baptiste Allouard — Lapize, c'est quand même un coureur qui court après l'argent, qui aime l'argent.

Pascal Sergent — Lapize est d'une famille relativement modeste. Ses parents étaient épiciers. Son père, d'ailleurs, refusait qu'il fasse de la compétition cycliste, parce qu'il devait l'aider au magasin. Et donc il y a eu un conflit pendant quelques années, et le père d'Octave Lapize n’a reconnu son erreur que lorsque son fils a gagné le Tour de France. Octave Lapize a dû vraiment faire sa place d’abord dans sa famille, et ensuite sur le vélo !

Jean-Baptiste Allouard — Octave Lapize a tout de même laissé son nom à toute une gamme d'accessoires pour cyclistes...

Pascal Sergent — Octave Lapize a eu d'abord une marque de cycles, puisqu'il était marchand de cycles sur la fin de sa vie. Il avait créé, avenue de la Grande-Armée, à Paris, un magasin de cycles à son nom, et ensuite il y a eu du matériel après sa mort, donc après-guerre, je pense à des cale-pieds, à des pompes de vélo, des choses comme ça qui avaient gardé la marque Lapize. Et Lapize a laissé aussi son nom dans une côte de la Chevreuse, la côte Lapize, en mémoire à ses trois titres de champion de France qui se sont déroulés, entre autres, en grande partie, sur cette côte qui ne s’appelait pas encore la côte Lapize, mais sur laquelle il avait fait la différence.

Jean-Baptiste Allouard — Quelles étaient les relations entre les deux coureurs ?

Pascal Sergent — Ils se saluaient, mais il n'y avait pas d'effusions. On ne peut pas dire que c'étaient des amis. Ils n’étaient pas ennemis, mais adversaires. Ils estimaient, d'après ce que j'ai pu lire, notamment sur François Faber, qu'ils ne pouvaient pas considérer un adversaire comme un ami. François Faber laissait entendre que ça l'aurait pénalisé sur la route, s'il y avait eu des attaques ou autre chose. Donc ils faisaient bien la différence entre adversaires et amis, ce n'était pas la même chose.

Jean-Baptiste Allouard — Comment chez Alcyon, qui était leur équipe, ils ont géré ces deux coureurs ?

Pascal Sergent — Il y avait plusieurs managers dans cette équipe qui dominait le cyclisme de l'époque. Il y avait la consigne d'équipe, et là, il ne fallait pas rigoler, parce qu'on pouvait licencier un coureur du jour au lendemain. Il n'y avait pas toutes les protections qu'on avait aujourd'hui. Si jamais un coureur ne respectait pas les consignes, il était tout de suite mis à la porte. Et donc il y avait des conséquences importantes. À l'époque, il n'y avait pas 50 marques de bicyclette qui équipaient des groupes sportifs. Donc il fallait respecter les consignes, sinon on était grillé complètement.

Jean-Baptiste Allouard — François Faber qui aurait pu réaliser le même exploit qu’Albert Champion, gagner son premier Paris-Roubaix dès sa première participation. Sauf que François Faber chute à 150 mètres de l’arrivée…

Pascal Sergent — Oui, ça c'est le fameux épisode Van Hauwaert en 1908, quand François Faber, qui débute dans Paris-Roubaix, ne connaît pas les codes, ne connaît pas le parcours. Il s’échappe bien avant Arras, il prend quelques minutes d'avance, et on pense vraiment qu'il va gagner, sauf qu'il est parti beaucoup trop tôt ! François Faber va souffrir d'un manque d'alimentation, et à proximité du vélodrome de Roubaix, il a ce qu'on appelle une fringale. Il ne voit quasiment plus la route, et puis il chute à l'entrée du vélodrome. Van Hauwaert, qui est en pleine force de l'âge, qui avait fait deuxième l'année précédente, gagne Paris-Roubaix ! C'est un vainqueur naturel et normal. Mais François Faber aurait déjà pu gagner en 1908.

Jean-Baptiste Allouard — Qu'est-ce qu'auraient pu nous apporter ces deux coureurs si le premier conflit mondial n'était pas arrivé ?

Pascal Sergent — En 1914, ils sont en fin de carrière. Lapize participe à quelques étapes au Tour de France. Faber est encore là, mais ce ne sont plus les deux champions de 1910. Ils ont pris quatre ans, il y a l'usure aussi des années qui passent, l’usure des batailles sur la route. Donc le Faber et le Lapize de 1914 ne sont plus le Faber et le Lapize de 1910. Donc après-guerre, contrairement à certains autres, comme Henri Pélissier par exemple, Faber et Lapize n'auraient probablement plus pu jouer de rôle.

Jean-Baptiste Allouard — Mais ils étaient quand même jeunes…

Pascal Sergent — Mais fatigués ! Ils ont eu, comme vous l'avez dit, des victoires sur Bordeaux-Paris, Paris-Roubaix, Paris-Bruxelles, dans les championnats de France, sur le Tour de France… Être au très haut niveau, surtout à cette époque-là, c'est très, très difficile. Aujourd'hui, c'est très dur, mais à l'époque, c'était encore plus difficile, parce que ce sont des étapes de 450 kilomètres, ce sont des vélos très lourds… Ça usait, les coureurs étaient vite usés, c'était beaucoup plus difficile de rester au sommet très, très longtemps. Pour ces deux champions, entre 1909 et 1913, c'est déjà un exploit d’être au sommet pendant toute cette période !

Jean-Baptiste Allouard — Comment tous les deux gèrent leur notoriété ?

Pascal Sergent — Ils sont très connus, mais à l'époque, les champions ne se prenaient pas la tête, ne se prenaient pas pour des vedettes… François Faber en 1911, lors de graves inondations à Paris, au risque de sa vie, va sauver des personnes de la noyade. En réalité, il prend son courage à deux mains, lui qui est docker, et ne pense pas à la notoriété ! Ce n’était pas dans son esprit, ni même dans celui d’Octave Lapize. Ils restaient très, très simples, très abordables. Il y a beaucoup de témoignages dans ce sens. C'étaient, je dirais, des personnes lambda qui font du cyclisme.

Jean-Baptiste Allouard — On parle de coureurs professionnels, mais qui travaillaient…

Pascal Sergent — Oui, ils travaillaient… Comme Faber, docker… Et Octave Lapize, quand il revenait, il donnait un coup de main à son père qui tenait une épicerie à côté de Paris. Il n'y avait pas cette notion de champion, de préservation et de piédestal. Non, comme Charles Crupelandt et comme tous les coureurs de l'époque, ils vivaient leur vie tout à fait normalement, à part que c'étaient des cyclistes, et c'étaient des cyclistes qui gagnaient des courses, mais il n'y avait pas de prise de tête par rapport à ça.

Jean-Baptiste Allouard — Mais ils vivaient aussi de leur passion ?

Pascal Sergent — Les têtes d'affiche, que sont Lapize et Faber, gagnaient très bien leur vie. Après, les équipiers, c'était un peu autre chose, mais c'était pour eux, malgré tout, une ascension sociale, parce qu'ils venaient des usines ou des champs. C'étaient des agriculteurs, des menuisiers, donc c'était pour beaucoup une ascension sociale qui était importante.

Jean-Baptiste Allouard — Paris-Roubaix, François Faber, c'est 1913. Pour Octave Lapize, c'est 1909, 1910, 1911. Charles Crupelandt, lui, s’intercale entre les deux, 1912 et 1914. Pourquoi est-ce que Charles Crupelandt ne passe pas à la même postérité que ces deux autres coureurs ?

Pascal Sergent — Parce que les deux premiers ont gagné le Tour de France ! Lapize a gagné trois titres de champion de France, trois Paris-Bruxelles, Faber gagne Bordeaux-Paris, donc Crupelandt fait partie des meilleurs. Mais au-delà des meilleurs, il y a les meilleurs des meilleurs que sont Lapize et Faber ! On est dans une catégorie supérieure. Ce sont des champions de légende. Crupelandt est un champion qui gagne beaucoup de courses, de belles courses, mais il n'a pas gagné le Tour de France. Il n'a pas gagné Bordeaux-Paris ou Paris-Bruxelles, contrairement à ces deux champions.

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Paris-Roubaix, naissance d’une course de légende

Ses premiers départs, ses premières arrivées, ses premiers vainqueurs… Une course qui traverse le XXe siècle, mais qui a bien failli ne jamais voir le jour…

On l'appelle la reine des classiques ou encore l'Enfer du Nord. Paris-Roubaix fascine. Que l'on soit féru de vélo ou pas. Paris-Roubaix, les pavés de l'éternité, un podcast du département du Nord raconté par l'historien du cyclisme Pascal Sergent et le journaliste Jean-Baptiste Allouard.

Jean-Baptiste Allouard : Pascal, bonjour !
Pascal Sergent : Bonjour !
Jean-Baptiste Allouard : Aujourd'hui, nous allons évoquer avec vous la naissance de cette course de légende qui précède même la création du Tour de France. Comment est née cette épreuve ?
Pascal Sergent : Cette épreuve, c'est une très, très longue histoire, puisque la création date de 1896, fin XIXᵉ. À l'époque, le sport, et le cyclisme en particulier, se développe. On a déjà eu la création de Bordeaux-Paris 1891, Paris-Brest-Paris 1891, la même année. Et puis vient l'idée de deux sportsmen industriels roubaisiens Théo Vienne et Maurice Perez, de créer un vélodrome à Roubaix qui s'appellera naturellement le Vélodrome roubaisien. Ça a été vraiment les prémices de Paris-Roubaix. Donc cette création date de 1895. Et durant l'hiver, Vienne et Perez se disent : Tiens, ça serait peut-être bien qu'on organise une course cycliste sur route qui part de Paris, et qui arrive sur notre vélodrome. D'une part, ça ferait une recette supplémentaire, et au-delà de ça, cette épreuve permettrait d'être une épreuve d'entraînement pour Bordeaux-Paris, qui était l'épreuve phare à l'époque. Et il s'avère que dès 1896, il y a un véritable engouement pour Paris-Roubaix. Les meilleurs coureurs de l'époque, Maurice Garin, Fischer, Charles Meyer et beaucoup d'autres s'inscrivent à Paris-Roubaix. Et le premier vainqueur, c'est Josef Fischer, donc l'un des meilleurs coureurs de cette époque, qui marque ses premières lettres de noblesse dans cette épreuve qui sera, beaucoup plus tard, plus que centenaire.
Jean-Baptiste Allouard : Mais dès le début, il y a eu des interrogations de la part des organisateurs quant à la faisabilité de cette course.
Pascal Sergent : Oui, parce qu'en fait, à l'époque, les coureurs n’empruntaient pas les secteurs pavés comme aujourd’hui, mais plutôt les départementales ou les routes nationales qui étaient déjà relativement mal carrossées. Victor Breyer, qui est le correspondant du journal Le Vélo qui était co-organisateur avec Maurice Perez et Théo Vienne, avait reconnu l'épreuve, et du côté d'Arras, il avait télégraphié à son journal en disant : Écoutez, ce n'est pas possible de passer par ici, les routes sont beaucoup trop, trop difficiles. En plus, lorsqu'il avait fait la reconnaissance, il faisait un temps épouvantable, il pleuvait, il avait même tombé de la grêle, et puis il avait estimé que ce n'était pas possible de pouvoir faire passer les coureurs dans des conditions acceptables. Et finalement, l'épreuve, à force de persuasion de Vienne et de Perez, s'est déroulée tout à fait normalement. On a vu dès la première année un engouement important au niveau du public. On avait estimé plus de 100 000 spectateurs sur les quinze derniers kilomètres. Donc c'était vraiment quelque chose, c’était vraiment l'événement !
Jean-Baptiste Allouard : Parce que Victor Breyer avait quand même parlé de projet diabolique, il trouvait que c’était très dangereux pour les coureurs…
Pascal Sergent : Oui, il avait été effrayé, il faut le dire, parce que les deux épreuves phares, comme on l'évoquait, Paris-Brest-Paris et Bordeaux-Paris, ne roulaient pas sur des routes pavées qui étaient plus déjà à l'époque l'apanage des routes du Nord. Et donc ajouter ces pavés aux conditions climatiques qui étaient très difficiles… Paris-Roubaix, il faut le rappeler, se déroulait déjà au mois d'avril à l'époque, et la reconnaissance était faite en février, et c'est vrai que Breyer avait été effrayé. Mais heureusement, la direction du journal Le Vélo et puis, comme je le précisais, Vienne et Perez étaient derrière pour vraiment insister, et cette organisation s'est finalement très, très bien déroulée.

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Autour des filatures et des tissages, vivent 110 000 habitants. Au-delà des frontières et des mers, la marque de Roubaix triomphe. Prospérité, renommée, richesses, tout cela dû à la masse des travailleurs ! D'aucuns peuvent tirer gloire et profit de cette production sans égale de lainages, cotonnades, fils et tissus. Chaque matin, tramways, autobus, trains déversent encore dans la cité des milliers de travailleurs qu’engouffrent usines, bureaux et magasins.

Jean-Baptiste Allouard : Pascal, est-ce que dans l'esprit des instigateurs de cette course, celle-ci peut apparaître comme un hommage aux travailleurs, comme le suggère Antoine Disle dans son documentaire ?
Pascal Sergent : Un hommage, oui, mais pas que ! Parce que si on remonte un petit peu dans le temps, on parlait du Vélodrome roubaisien tout à l'heure, Vienne et Perez créent le Vélodrome roubaisien, parce que, comme on l'a dit, ce sont des sportsmen, on les appelait comme ça à l'époque, donc des gens qui étaient déjà très intéressés par le sport naissant. Mais c'étaient des industriels, et ils avaient compris aussi autre chose : il y avait déjà des mouvements sociaux dans les usines fin XIXᵉ, dans les filatures, la ville aux 1000 cheminées, donc il y avait énormément d'usines textiles, de teinture, de cardage et ainsi de suite, et Vienne et Perez se sont dit qu’ils allaient essayer, quelque part, de faire diversion, créer un vélodrome, ce qui permettrait d'avoir une activité d'abord, une rentabilité, puisqu'en fait les places n'étaient naturellement pas gratuites, mais surtout, ils avaient aussi à l'esprit l’idée que, le lundi matin, les ouvriers viennent travailler, et parlent plutôt des résultats des courses et des compétitions qui se sont déroulées la veille sur le vélodrome, sur la piste, plutôt qu’éventuellement de revendiquer avec des mouvements sociaux. Donc il y a un double message, sportif, mais aussi quelque part social.
Jean-Baptiste Allouard : Cette course a également une particularité : elle a connu plusieurs lieux de départ, mais également plusieurs lieux d'arrivée…
Pascal Sergent : Oui, de 1896 à 1914, c'était donc sur la piste de ce fameux vélodrome roubaisien qui a ensuite subi les affres de la guerre, puisque la piste était en bois. Elle a été édifiée en bois, donc en ciment au départ, ensuite en bois à partir de 1908, et en 1914, donc la guerre arrive, Roubaix est dévastée, les usines sont pillées, et beaucoup de matériel part en Allemagne, donc séquestré. La piste en bois est démontée, parce qu'il fallait bien se chauffer. Il n’y avait quasiment plus de chauffage, plus de charbon. C'était très difficile pour les Roubaisiens et les personnes alentour. Donc la piste en bois avait été démontée. Les Allemands ensuite ont démonté toutes les ferrailles qui constituaient la structure même du vélodrome. Et donc finalement, il a été démoli complètement au début des années 20, parce qu'il ne restait quasiment plus rien. Donc ça a été une période très difficile. Ensuite, Paris-Roubaix reprend en 1919, et l'arrivée se fait dans une allée du parc Barbieux, donc juste à côté du vélodrome. 1920, c'est dans un stade municipal, non loin, toujours du parc Barbieux. Et ensuite, pendant de très, très longues années, Paris-Roubaix arrive sur ce qu'on appelle l’avenue des Villas. Avenue des Villas, c'est aujourd'hui l'avenue Gustave-Delory à Roubaix, donc la grande avenue qui monte vers le parc Barbieux, et ça jusqu'en 1939. Sauf à quatre reprises : en 1929, l'arrivée se fait au stade Amédée-Prouvost, non loin des bureaux de la Lainière de Roubaix, et ensuite au milieu des années 30, il y a trois arrivées sur le stade hippodrome du Croisé-Laroche, parce qu'il y avait un conflit à l'époque entre la ville de Roubaix et l'organisateur Henri Desgrange, patron du journal L’Auto. Et donc Henri Desgrange a décidé de migrer l'arrivée sur le Croisé-Laroche.

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Ces blocs inégaux, brutaux, broient les hommes comme les machines. Ici, tout peut arriver. Une chute, une crevaison, un rayon brisé. Et pourtant, c'est aussi là que naît la légende. Depuis ses débuts, Paris-Roubaix est plus qu'une course, c'est un théâtre de souffrance, de courage et de gloire. Une épreuve qui déjà défie le temps.

Jean-Baptiste Allouard : Est-ce que les organisateurs, dès le départ, ont conscience de la dureté de l'épreuve ? Et, à cette époque, à quoi ressemble un Paris-Roubaix ?
Pascal Sergent : La dureté de l'épreuve ? Je ne pense pas. Malgré le signal d'alerte de Victor Breyer lors de la reconnaissance du premier Paris-Roubaix. Non, parce que c'était une période où tout se développait, dans tous les domaines, que ça soit en matière industrielle, en matière culturelle, en matière sportive, plein de choses se créaient tous les jours, et l'innovation de cette épreuve, ça n'a pas effrayé les organisateurs, ni les coureurs d'ailleurs, qui sont venus participer régulièrement très nombreux. Non, c'était une expérience, mais il faut dire que les coureurs, à l'époque, c'était, au-delà des champions, des têtes brûlées, c'était des gens qui n'avaient pas peur d'affronter les difficultés. On parlait de Paris-Brest-Paris, 1200 kilomètres, les coureurs partaient avec une insouciance terrible, et donc ils ne se posaient pas la question de ce qui allait arriver dix kilomètres plus loin. Ils roulaient sur des vélos de 20, 25 kilos avec des crevaisons multiples, des fourches qui se brisaient. C'était des épreuves finalement dans l'épreuve. Donc il n'y avait pas ce souci, je pense, de dureté, de difficulté et de renoncement. Ils étaient partis… Et c'est la raison pour laquelle d'ailleurs, il y a beaucoup de coureurs qui se sont ensuite orientés, lorsqu'ils commençaient à prendre de l'âge, vers l'aviation naissante. C'était un peu des têtes brûlées ! L'aviation ou l'automobile ! Il y a beaucoup de champions cyclistes qui se sont mués en coureurs automobiles ou en aviateurs, et ils n'avaient toujours pas plus peur du lendemain que des acrobaties qu'ils pouvaient faire.
Jean-Baptiste Allouard : C'est une course qui a connu plusieurs formats, mais c’est également une course qui a qui a vu son itinéraire évoluer avec le temps…
Pascal Sergent : Oui, début XXᵉ, 1899 et 1900, l'épreuve se court derrière entraîneur. Donc il y avait beaucoup de courses à l'époque derrière entraîneur. Donc les entraîneurs pouvaient très bien être sur des motocyclettes ou complètement dans des véhicules, des automobiles naissantes. Et donc il y a deux vainqueurs un peu à part, qui sont Albert Champion et Emile Bouhours qui étaient des champions de demi-fond, donc des coureurs sur piste, mais qui roulaient derrière moto. Ça, c'était une parenthèse, puisqu'on revient rapidement, dès 1901, sur une épreuve type classique, alors avec des entraîneurs à vélo ou en tandem, mais on revient sur un parcours classique, et ce parcours restera grosso modo jusque dans les années 30. Il y aura très peu de modifications de parcours, sauf en 1919, puisqu'il y a un détour vers Béthune. Les routes du côté d'Arras sont impraticables, dû à la guerre d'ailleurs. Mais autrement, le parcours est immuable jusque fin des années 30. Il faut arriver dans les années milieu des années 50, 55, quand Jean Garnault, qui était le patron des services sportifs de L’Equipe, donc qui organisait Paris-Roubaix, commence à tirer la sonnette d'alarme en disant : Il manque de pavés, il faut impérativement qu'on trouve d'autres secteurs pavés. Et donc il a l'idée de modifier complètement le parcours. Avant, c'était un parcours traditionnel qui passait par Amiens, Arras, Doullens, Lens, Lesquin, le fameux virage de Wattignies. Bon, c'était immuable, mais en manque de pavés. Et aussi, il faut dire que la circulation automobile était de plus en plus importante, et le Paris-Roubaix se déroulait le dimanche de Pâques, donc les préfets donnaient de plus en plus difficilement des autorisations de passage pour l'épreuve. Et Jean Garnault propose un parcours qui bascule un petit peu vers l'Est. Il explore d'autres secteurs pavés. Mais la grande révolution, c'est 1968, l'année des pavés, où Albert Bouvet concocte un nouveau parcours, un nouvel itinéraire qui est beaucoup plus difficile, avec des secteurs pavés que l'on a quasiment aujourd'hui. Le parcours de 1968 se rapproche fortement du Paris-Roubaix d'aujourd'hui. Albert Bouvet était un avant-gardiste qui a sauvé Paris-Roubaix, et on se retrouve à partir de 1968, et la victoire d'un grand champion, Eddy Merckx, avec ce nouveau parcours, avec un parcours qui est très difficile avec à peu près 50, 55 kilomètres de pavés, mais ce ne sont plus les pavés du début XXᵉ. Début XXᵉ, c'étaient les routes nationales et départementales. Là, ça devient des chemins, des chemins pavés tels qu'on les connaît aujourd'hui.
Jean-Baptiste Allouard : Son surnom l'Enfer du Nord, il n'est pas venu tout de suite ?
Pascal Sergent : Non, on l'a appelée d'abord la Pascale ! La Pascale pour une raison très simple : elle se déroulait le dimanche de Pâques.
Jean-Baptiste Allouard : Ça avait d'ailleurs fait tiquer les ecclésiastiques à l'époque…
Pascal Sergent : Oui, parce qu'en 1896, le clergé ne pouvait pas accepter qu'il y ait une épreuve le jour de Pâques. Le jour de Pâques, c'était sacré, et donc l'organisateur à l'époque, Breyer en tête, avait imaginé l'organisation d'une messe peu avant le départ de Paris-Roubaix 1896. Alors on n'est pas sûr que cette messe se soit bien déroulée, mais au moins l'intention était là. Et sans le clergé, ça pouvait poser des problèmes, parce que le clergé était très, très important, médiatiquement aussi, avec une force de persuasion, donc ça pouvait porter préjudice à l'épreuve. Finalement, messe ou pas, la course s'est déroulée tout à fait normalement, et on a eu une course exceptionnelle.
Jean-Baptiste Allouard : Et aujourd'hui, qu'est ce qui fait la légende de Paris-Roubaix ?
Pascal Sergent : Alors ça, c'est une excellente question. Dans le cyclisme, il y a le Tour de France, bien évidemment, et les épreuves d'un jour avec les cinq monuments que sont Milan-San Remo, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Liège-Bastogne-Liège et le Tour de Lombardie, auxquels on peut ajouter le Championnat du monde, mais ça, c'est un peu à part. Mais parmi ces cinq monuments, beaucoup de coureurs estiment que Paris-Roubaix, c'est la plus belle à gagner ! Quand on gagne Paris-Roubaix, on n'est plus un coureur. On tombe dans une autre caste, celle des vainqueurs de Paris-Roubaix. Ce n'est plus la même chose. Et j'ai une anecdote d'ailleurs d'un coureur belge qui avait été invité au Palais Royal en Belgique avec beaucoup d'autres convives, et au fil des discussions, les personnes avaient appris qu'il avait été coureur cycliste. Bon, c’est très bien, mais quand ces personnes ont appris ensuite qu'il avait gagné Paris-Roubaix, ce n'était plus un coureur cycliste, c'était un champion. Il faisait partie d'une autre caste. Et c'est ça l’aura de Paris-Roubaix : le vainqueur de Paris-Roubaix reste dans l'histoire avec un grand H.

Paris-Roubaix, les pavés de l'éternité, retrouvez les autres épisodes de ce podcast sur infos.lenord.fr, ainsi que sur toutes les plateformes, et poursuivez votre immersion en images avec le documentaire d'Antoine Disle, Paris-Roubaix, duels en enfer, à voir et à revoir sur france.tv.

Albert Champion, l’innovateur qui a conquis l’Amérique

Quand un ingénieux vainqueur de Paris-Roubaix s’exile aux Etats-Unis pour faire fortune dans l’automobile…

On l'appelle la reine des classiques ou encore l'Enfer du Nord. Paris-Roubaix fascine. Que l'on soit féru de vélo ou pas. Paris-Roubaix, les pavés de l'éternité, un podcast raconté par l'historien du cyclisme Pascal Sergent et le journaliste Jean-Baptiste Allouard.

Jean-Baptiste Allouard - Pascal, bonjour !

Pascal Sergent - Bonjour !

Jean-Baptiste Allouard - Aujourd'hui, nous allons évoquer avec vous l'histoire d'un vainqueur de Paris-Roubaix, en l'occurrence ici Albert Champion. Qui est cet Albert Champion, qu’aujourd'hui, j'ai envie de dire tout le monde a oublié, ou presque ?

Pascal Sergent - Presque, parce que la marque Champion a traversé le temps. Champion, ce sont les bougies pour moteur à explosion. Albert Champion était de fait un champion sur le vélo, il était spécialiste des épreuves de demi-fond derrière motocyclette sur les vélodromes. Il s'inscrit donc à Paris-Roubaix 1899. Il gagne, parce que l'épreuve, cette année-là, se déroule derrière entraîneur, motocyclette et derrière voiture. C'était la spécialité. Mais ensuite, il a une vie un peu trépidante, puisqu'il continue à gagner après 1899 des épreuves sur piste, et il s'exporte aux États-Unis, où il y avait beaucoup de courses sur piste, notamment des courses de demi-fond, ce qui a fait sa fortune. Donc il a couru à New York, Pittsburgh, Chicago, Philadelphie et Boston, où il y avait des pistes et des compétitions en permanence. Donc il est devenu richissime. Et comme il était très ingénieux, parce qu’à l'époque, sur les moteurs à explosion, il n’y avait pas le système de bougie performant comme aujourd'hui, il a eu l'idée de créer cette bougie Champion. Donc ça a été une deuxième carrière, une carrière industrielle. Et d'ailleurs, il a fourni sa bougie pour l'avion de Lindbergh quand Lindbergh a traversé l'Atlantique. Il a participé, à sa manière, à cet exploit vraiment incroyable à l'époque, la traversée de l'Atlantique de Lindbergh. Et pour la petite histoire, il y a eu après sa traversée un repas officiel à Paris. Donc il est naturellement invité au repas officiel, et il va décéder d'un arrêt cardiaque peu après la réception.

Jean-Baptiste Allouard - Alors pour revenir à ses débuts, quand il gagne Paris-Roubaix, il finit quand même devant le premier vainqueur de Paris-Roubaix, l'Allemand Josef Fischer, et devant Maurice Garin, le futur vainqueur du Tour de France…

Pascal Sergent - Oui, alors Champion, c'était un spécialiste de ces épreuves, derrière entraîneur. Mais il y avait aussi à l'époque des champions extraordinaires qu’étaient Garin et Fischer. Là, eux n’étaient pas vraiment spécialistes de ce type d'épreuve, mais ils étaient d'un talent exceptionnel, donc c'est la raison pour laquelle ils se retrouvent également sur le podium.

Jean-Baptiste Allouard - Contrairement à d'autres coureurs de son époque, Albert Champion a tout de même la chance de rencontrer, au début de sa carrière, un homme qui va lui mettre le pied à l'étrier, en l'occurrence Choppy Warburton…

Pascal Sergent - Oui ! Alors à l'époque, pour les coureurs sur piste, il était important d'avoir un manager ou un soigneur, ou des fois c'était d'ailleurs la même personne qui faisait les deux tâches, qui orientait, qui négociait les contrats. Il y avait quelques managers qui gravitaient autour des vélodromes, et il a effectivement pu bénéficier, comme quelques autres, de conseils. C'est d'ailleurs sur ses conseils qu'il est parti aux États-Unis pour faire fortune.

Jean-Baptiste Allouard - Mais c'est également Warburton qui va le lancer sur la route, sur les longues distances, ce qui l'incitera quelques mois plus tard à s'inscrire à Paris-Roubaix…

Pascal Sergent - Oui. Alors Paris-Roubaix, c'était déjà une épreuve de 260, 270 kilomètres. Les courses sur piste faisaient généralement 100 kilomètres, que ce soit des championnats, des roues d'or ou des grands prix. Effectivement, Paris-Roubaix rentrait tout à fait dans le cadre de la préparation pour ces épreuves-là.

Jean-Baptiste Allouard - Pourquoi est-ce qu'Albert Champion n'a pas persévéré sur route ?

Pascal Sergent - Parce qu'il est parti aux États-Unis, tout simplement. Et il a fait fortune. Il avait le sens des affaires, puisqu'il a créé son entreprise. Mais au-delà de ça, il avait compris que, certes, il aurait pu encore gagner un Paris-Roubaix, ou peut-être un Bordeaux-Paris, mais que finalement, s'il voulait vraiment faire carrière, et puis surtout gagner bien sa vie, eh bien il fallait partir aux États-Unis pour courir sur toutes les épreuves là-bas.

Jean-Baptiste Allouard - Les mauvaises langues diront qu'il est parti aux États-Unis pour éviter justement la conscription…

Pascal Sergent - Oui, alors aussi, c'est vrai. Et c'est pour ça qu'il a eu du mal à revenir en France, et il n’est revenu en France qu’au début des années 10, parce qu'il aurait dû être… Le service militaire, à l'époque, c'était deux ans, deux ans obligatoires, et il y en a certains qui ont migré pour justement éviter ça. Il a eu du mal à revenir en France.

Jean-Baptiste Allouard - Il a également connu une deuxième vie aux États-Unis. Il crée certes les bougies Champion, mais il va également se lancer dans la course automobile ?

Pascal Sergent - Ben oui, c'est le lien naturel à l'époque. Comme on le précisait, ce sont des coureurs qui étaient des têtes brûlées. Dès qu'il y avait une innovation, l'aéroplane, l'aviation naissante, les courses… Il y a beaucoup de coureurs qui ont fait… Par exemple, il existait un Paris-Madrid en motocyclette, qui tombait en panne tous les 50 kilomètres, et donc Lucien Lesna, un autre vainqueur de Paris-Roubaix, y était ! C'étaient des champions multiformes qui n'hésitaient pas à passer d'un sport à l'autre, et généralement avec grand bonheur.

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C’était un gamin de Paris, un môme de 20 ans, un visage fin, des jambes maigres et des rêves trop grands pour les pavés. Mais ce jour-là, ce jour-là, il a dompté l’Enfer. Paris-Roubaix 1899, une course déjà inhumaine, et une nouveauté folle : on roule derrière des voitures, avalant la poussière, le danger, la vitesse. Lui tombe, et il est tombé déjà sept fois. Sept chutes sur les pavés du Nord, et pourtant, il s’est toujours relevé. À l’arrivée, il n’y aura personne derrière, personne, 23 minutes d’avance. Ce n’était pas un coureur, c’était un météore.

Jean-Baptiste Allouard - Effectivement ! D'ailleurs, quand on parcourt sa biographie, on voit souvent que c'était un homme pressé. Albert Champion était-il un homme pressé ?

Pascal Sergent - Tout le temps, mais tout le temps, comme la plupart des champions de l'époque, et notamment ces coureurs de demi-fond qui étaient sans cesse en train de lutter contre le temps, lutter contre les éléments, lutter contre les intempéries, et ils étaient toujours très motivés par rapport à tout ça.

Jean-Baptiste Allouard - Quelles sont les qualités d’Albert Champion ?

Pascal Sergent - Endurance ! Mais il a les qualités des champions de l'époque, c'est-à-dire inébranlable, très endurant, très motivé. On a l'impression que rien ne pouvait les toucher ces coureurs, que ce soit Champion, Bouhours, Garin, Passerieu… Il y a vraiment des champions qui commencent à forger l'histoire du cyclisme avant 1910, entre 1900 et 1910. On a l'impression que rien ne peut les toucher. Mais ce sont aussi à l'époque des coureurs qui viennent de la campagne. Ce sont des agriculteurs ou des mineurs, ou alors des gens qui travaillent dans les usines, qui ont déjà une approche très difficile de la vie. Et ils se disent que, peut-être, si ça marche, ils pourront s'élever dans l'échelle sociale. C'est l'exemple de Maurice Garin qui était ramoneur à ses débuts, et qui devient premier vainqueur du Tour de France.

Jean-Baptiste Allouard - Sa première victoire sur piste, c'est en avril 1895 au vélodrome des Arts libéraux, l’ancien Vel d’Hiv, à Paris. C'était un succès annonciateur d’autres succès ?

Pascal Sergent - Oui ! Aux Arts libéraux, il y avait des compétitions toutes les semaines, il y avait des matchs de 1000 kilomètres, il y avait des grands prix de demi-fond, des grands prix de vitesse. C'était le lieu où il fallait être, à cette époque-là, il fallait aller au vélodrome des Arts libéraux, et c'était un rendez-vous incontournable, et les coureurs avaient bien compris ça.

Jean-Baptiste Allouard - La piste et la route, c’étaient deux façons de pédaler différentes ?

Pascal Sergent - C’est un autre sport ! Jusque fin XIXᵉ, 1900, 1901, avant l'apparition du Tour de France, les coureurs adulés, c’étaient les coureurs sur piste. C'est par exemple Edmond Jacquelin, probablement l'un des coureurs les plus adulés de tous les temps, dont le nom aujourd'hui est totalement tombé dans l'oubli. Il a été une vedette incomparable. Il avait sa loge à l'opéra, il avait sa calèche personnelle. Quand il arrivait dans les restaurants sur les Champs-Élysées, tout le monde non seulement arrêtait de manger, mais se levait, applaudissait. On était donc complètement dans une autre dimension. Les coureurs sur piste étaient des stars incomparables. Il y avait Banker, Morin, Jacquelin, Bourillon et le noir américain Major Taylor qui vient en France en 1901 pour la première fois. Le vainqueur du Grand Prix de Paris, par exemple, gagnait dix fois le prix du vainqueur du premier Tour de France. Dix fois ! Ensuite, la piste s'est un peu étiolée, et on a vu l'apparition de compétitions comme le Tour de France, et tout a basculé à ce moment-là. C'est-à-dire que les sprinters étaient encore des champions, mais n'étaient plus portés au pinacle, contrairement aux coureurs sur route, comme Maurice Garin, parmi d'autres, qui a pris la relève des coureurs sur piste.

Jean-Baptiste Allouard - Mais en même temps, à cette époque, lors des arrivées, on retient d'abord le nom de la machine, la marque du vélo ?

Pascal Sergent - On ne retient pas forcément ni la nationalité, ni le nom du vainqueur et encore moins son prénom. Mais on sait par exemple que Lucien Lesna a gagné Paris-Roubaix sur Cleveland, et c’est Cleveland qui gagne Paris-Roubaix. Dans la presse, au lendemain de sa victoire, on voit Cleveland partout, et on ne voit qu’en tout petit Lucien Lesna, parce qu'à l'époque, avec la publicité naissante dans les journaux, dans le journal L’Auto ou Le Vélo, on ne parlait que des machines et non des coureurs.

Jean-Baptiste Allouard - Pascal, peut-on dire qu'Albert Champion est le premier vainqueur français de Paris-Roubaix ?

Pascal Sergent - Officiellement, oui, parce que Maurice Garin gagne en 1897 et 1898, seulement à l'époque, il est encore italien. Alors on le laisse aujourd'hui sur les palmarès français, mais il a été naturalisé en 1901. Donc quand il gagne le premier Tour de France en 1903, il est bien français. Mais en réalité, quand il gagne Paris-Roubaix, il n'est pas français.

Jean-Baptiste Allouard - Quand est-ce qu'il met un terme à sa carrière ?

Pascal Sergent - Il roule jusqu’au début de la guerre, il commence à vraiment être un peu âgé mais jusqu'en 1912, 1913, il est encore aux États-Unis.

Jean-Baptiste Allouard - Sa vie est un véritable roman !

Pascal Sergent - Albert Champion, c'est une épopée à lui tout seul, donc ça illustre la réussite possible, fin XIXᵉ, début XXᵉ. À l'époque, tout était possible, il suffisait d'avoir un peu de talent et puis un peu de chance de rencontrer par exemple un manager influent. Puis tout pouvait décoller à tout moment.

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Charles Crupelandt, un Roubaisien prophète sur les pavés

Il laisse son nom au dernier secteur pavé de Paris-Roubaix, le Taureau du Nord, champion déclassé qui retrouve la lumière…

On l'appelle la reine des classiques ou encore l'Enfer du Nord. Paris-Roubaix fascine. Que l'on soit féru de vélo ou pas. Paris-Roubaix, les pavés de l'éternité, un podcast raconté par l'historien du cyclisme Pascal Sergent et le journaliste Jean-Baptiste Allouard.

Jean-Baptiste Allouard — Pascal, bonjour !

Pascal Sergent — Bonjour !

Jean-Baptiste Allouard — Aujourd'hui, nous allons évoquer avec vous l'histoire de Charles Crupelandt, le seul et unique Roubaisien vainqueur de ce Paris-Roubaix, et ce, à deux reprises. C'était en 1912 et 1914. Qui était ce Charles Crupelandt auquel vous avez d'ailleurs consacré un livre ?

Pascal Sergent — Charles Crupelandt, c’était une vedette incomparable, c'était le plus grand champion nordiste de l'époque, à l'époque où il y avait foison de coureurs de qualité, Lapize, Faber, Van Hauwaert, Passerieu, Georget et beaucoup d'autres, et Charles Crupelandt a réussi à faire sa place dans ce peloton de champions incomparables. Il a gagné effectivement deux fois Paris-Roubaix. Il est issu de ce qu'on appelait à l'époque l'école des coureurs du Vélodrome roubaisien. Au Vélodrome roubaisien, il y avait des jeunes champions qui venaient s'entraîner et essayer de conquérir des lauriers lors des différentes courses. Crupelandt a fait partie de ces jeunes champions. Il s'est inscrit très rapidement, à 19 ans, à Paris-Roubaix, sans beaucoup de résultats. Ensuite, il est parti au service militaire qui était long de deux ans à l'époque, et quand il revient, il est bien décidé à faire carrière dans le cyclisme, il a des qualités, il a déjà quelques victoires dans sa jeunesse. Et puis il n'a qu'une ambition, je dirais même une obsession, la victoire dans Paris-Roubaix. Et il gagne une première fois en 1910 Paris-Roubaix, mais c'est une étape du Tour de France. Donc il gagne la première étape du Tour de France qui se déroule exactement sur le parcours de Paris-Roubaix. Il gagne avec près de 30 minutes d'avance sur son deuxième. Et naturellement, ça le conforte dans l'idée qu’un jour, il peut gagner Paris-Roubaix. Et il arrive en 1912, gonflé à bloc. Il dit à sa femme : Bon, si je gagne une fois Paris-Roubaix, ma vie est réussie. Et il est très, très motivé par rapport à ça, et de fait, il parvient à vaincre les difficultés et vaincre les coureurs de qualité qui foisonnaient dans le peloton à l'époque. Il gagne un premier Paris-Roubaix. Il gagne un second Paris-Roubaix en 1914. Entre deux, il gagne Paris-Tours en 1913, Paris-Tours qui était une épreuve très importante aussi à l'époque. Il va clôturer sa carrière par un titre de champion de France en 1914. Et Henri Desgrange, d'ailleurs, voyait en lui un potentiel vainqueur du Tour de France, puisqu’il va terminer quatrième et sixième du Tour de France entre 1910 et 1914. Bon, il n'a jamais pu concrétiser, mais il était excellent aussi en montagne, parce qu'il gagne, par exemple, une étape à Grenoble, dans le Tour de France, après quelques cols des Alpes. Ça a été un champion incomparable. On l'appelait le Taureau du Nord tellement il était puissant, très fort, très, très robuste sur sa machine. Et il a eu une fin de vie un peu compliquée.

Jean-Baptiste Allouard — Mais pourquoi le Taureau du Nord ?

Pascal Sergent — Parce qu'il était d'une puissance exceptionnelle sur les pavés. Il représentait cette force incomparable, il était d’une puissance extraordinaire, ce qui a pu faire justement la différence sur des épreuves comme Paris-Roubaix.

Jean-Baptiste Allouard — Et pourtant, Charles Crupelandt, malgré ses réussites, n'a pas eu la reconnaissance qu'il méritait…

Pascal Sergent — Non, parce qu’il y avait des vedettes incomparables. En fait, il y a un duo majeur entre 1910 et 1914, vraiment des champions qui étaient largement au-dessus du lot, qui étaient Octave Lapize et François Faber. Lapize va gagner trois fois Paris-Roubaix en 1909, 1910, 1911, et Faber en 1913. C'étaient des champions hors norme. C'était un peu les Pogačar et Eddy Merckx de l'époque, et donc face à eux, c'était très difficile de faire sa place. Mais néanmoins, il fait partie des quelques grands vainqueurs de classiques de l'époque, et ça marque l'histoire.

Jean-Baptiste Allouard — Charles Crupelandt, c’est un peu le poil à gratter de l'époque pour ces coureurs-là, pour Faber et Lapize…

Pascal Sergent — Exactement ! C'était le coureur qui pouvait, sur un bon jour, battre Lapize, battre Faber, battre Van Hauwaert, Passerieu et beaucoup d'autres. C'est ce qu'il a fait à plusieurs reprises.

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Charles Crupelandt, coureur cycliste roubaisien, est surnommé le Taureau du Nord pour son gabarit et surtout ses sprints impressionnants. Vainqueur d'étape sur le Tour de France en 1910 et 1911, il est accueilli par la ferveur populaire à la mairie de Roubaix. En 1912, il remporte Paris-Roubaix en dominant au sprint Gustave Garrigou, et devient le premier et unique Roubaisien à remporter l'épreuve.

Jean-Baptiste Allouard — Charles Crupelandt, c'est vraiment une vedette à Roubaix…

Pascal Sergent — Oui, il était d'un abord très facile, il venait du quartier de L'Epeule qui est un quartier très populaire à Roubaix, et il est resté très populaire jusqu'à la fin de sa vie. Après sa carrière cycliste, il est devenu ce qu'on appelait bistrotier, donc il tenait un bistrot qui faisait aussi, de temps en temps, marchand de vélos, mais il n'a jamais fait fortune, parce qu'en fait, quand les gamins venaient pour réparer le vélo, il réparait gratuitement, il donnait des pièces. Et puis il a fini sa vie très modestement, malade, victime du diabète, on l’a amputé des deux jambes. Ça a vraiment été une fin de vie très, très compliquée. Il a toujours eu l'impression d'avoir été écarté parce que durant la guerre, il a été blessé, Croix de guerre, il a été soigné après sa blessure, et à l'époque, il n'y avait pas de travail, donc il a volé quelques batteries de voiture, mais comme c'était le lot pour beaucoup à l'époque, puisqu'il n'avait rien pour subsister. Les frères Pélissier, notamment Henri Pélissier qui était la vedette naissante, ont tout fait pour que Charles Crupelandt ne puisse plus retrouver une licence, en disant que Crupelandt avait été condamné par la justice, et donc qu’il ne pouvait plus avoir de licence. En réalité, ils avaient écarté Crupelandt, parce que c'était un coureur qui était encore capable de gagner beaucoup de courses, et c'était un adversaire en puissance. Donc il a été victime d'une injustice flagrante, et cette injustice, il l'a portée jusqu'à la fin de sa vie.

Jean-Baptiste Allouard — C'est une injustice qui va justement le frustrer au plus haut point, et l'empêcher de réussir une deuxième partie de carrière après le premier conflit mondial…

Pascal Sergent — Oui, parce qu'en fait, il n'a que 28 ans en 1914, donc c'est encore très jeune. À 32 ans, à l’époque, les coureurs avaient encore quelques années de belle carrière à faire, et quand il souhaite reprendre une licence début 1919, il en est empêché. Donc il reprend une licence dans une fédération annexe, parallèle, qui était la Société des courses, mais qui n'a rien à voir avec l’UVF, l'Union vélocipédique française qui était l'ancêtre de la Fédération française de cyclisme. Et donc il y gagne une nouvelle fois Paris-Roubaix, mais dans une fédération parallèle, il gagne beaucoup de courses, il est de nouveau champion de France deux fois dans les années 20, mais ce sont des titres qui ne veulent pas dire grand-chose, puisqu'il y avait très peu de compétiteurs, et ce n'était pas une fédération officielle. Donc il continue à courir, mais avec cette peine immense de ne pas pouvoir concourir une nouvelle fois sur le Paris-Roubaix officiel ou sur le Tour de France.

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Charles, un gamin maigre, le regard sérieux et les poches vides, le textile l'engloutit à la place de l'école. À Roubaix, on apprend tôt à baisser la tête. Le soir, quand les usines crachent leurs dernières vapeurs, Charles enfourche une bicyclette fatiguée, c'est son école à lui, l'école du cyclisme, celle où l'on n'enseigne pas à gagner, mais à tenir. Tenir quand les jambes brûlent, tenir quand le dos se brise, tenir quand la route vous appelle d'où vous venez. Les pavés deviennent ses cahiers, chaque choc une leçon, chaque crevaison un avenir possible. Alors Charles grandit, il fume, il boit, non pas par vice, mais pour anesthésier la rudesse…

Jean-Baptiste Allouard — C'est l'histoire d'un héros malheureux, d'une certaine façon, Charles Crupelandt ?

Pascal Sergent — Oui, il a une malchance continue durant sa carrière, après sa carrière. Dès qu'il y avait une crevaison, un vélo cassé, une chute, un empoisonnement, parce que ça arrivait à l’époque, c'était pour lui. Et cette malchance l'a poursuivi durant la guerre, après la guerre, à la fin de sa vie. Il a souffert, on le voit sur des photos en fin de vie, il a l'air très, très marqué, il n'est pas si vieux que ça. Il porte toute la souffrance sur son visage.

Jean-Baptiste Allouard — Et puis il va complètement disparaître, même de la mémoire populaire d’une certaine façon…

Pascal Sergent — Oui, mais ça, vous savez, c'est un peu… Aujourd'hui, quand on évoque Octave Lapize ou François Faber, plus personne ne les connaît. Charles Crupelandt fait partie du lot. Là aussi, c'est une véritable injustice, parce qu'ils ont créé le cyclisme d'aujourd'hui, ils ont forgé l'histoire, la légende du cyclisme. Mais c'est un peu comme dans la vie ou dans tous les autres sports, ou même les vedettes de cinéma… C’est la vie qui passe, les décennies qui passent et après, peu à peu, ce sont des noms qui tombent dans l'oubli, et il faut justement, notamment pour Paris-Roubaix, pouvoir se rappeler des victoires et des triomphes et du parcours de ces coureurs exceptionnels.

Jean-Baptiste Allouard — Vous, vous avez écrit un livre sur Charles Crupelandt, et vous avez mené l'enquête entre guillemets, vous avez eu toutes les peines du monde à retrouver son bistrot, retrouver sa fille, retrouver de la famille et un petit peu ses lieux de vie...

Pascal Sergent — Il est décédé au début des années 50. Moi, j'ai entamé mon enquête un peu comme une enquête policière au milieu des années 90. Et il y a toute une histoire là-dessus, puisque je savais qu'il avait une fille : on voit sur la couverture de La Vie au Grand Air en 1912, quand il gagne, une petite fille qu’il tient par la main. Ça a été véritablement une enquête pour la retrouver. J'ai passé des mois, des mois, des mois, des mois d'enquête… Je ne l'ai pas retrouvée, et finalement, malheureusement, mon père a été hospitalisé, et il s'est retrouvé dans une chambre avec un autre malade à côté de lui. Mon père parlait de vélo, puis cette personne à côté de lui a dit qu’il connaissait un peu une dame qui s'appelle Crupelandt, qui doit être la fille de Charles Crupelandt. Alors naturellement, mon père me dit ça. Tout de suite, je vois cette personne qui me dit où elle habite. J’ai refait une enquête derrière, et j'ai rencontré la fille de Charles Crupelandt, qui était très âgée. Alors elle avait très peu d'éléments de son père, puisque c'était la fille d'un premier mariage. Donc finalement, je lui ai donné des renseignements au fil de mes recherches, mais ce qui m'avait frappé, c'est qu'elle avait le même visage que son père, le même visage que Charles Crupelandt âgé naturellement, et donc j'ai eu un immense plaisir à pouvoir échanger un petit peu avec elle. Elle n'avait pas beaucoup d'éléments. Donc il y a eu une autre recherche pour savoir où était son bistrot, et finalement j'ai pu trouver son bistrot qui n'était pas encore démoli. C'était à côté du Centre Mercure à Tourcoing, mais sur la partie roubaisienne, et j'ai sonné chez quelqu’un, dans une maison à côté qui était encore habitée, avant démolition. J'ai eu une chance extraordinaire de tomber sur une personne qui l'avait connue, qui habitait là depuis 40 ans ou 45 ans. J'ai pu échanger. Elle m'a expliqué la fin de vie de Crupelandt qui était pathétique, puisqu’amputé des deux jambes. Les quelques amis venaient le promener le long du canal pour qu'il puisse encore sortir un peu. Les quelques témoins qui l'ont connu en fin de vie m'ont dit qu'il était très marqué, et qu’il supportait toute la misère du monde sur ses épaules.

DOCUMENT

Le dernier secteur, un secteur lié à l’histoire, l’espace Charles-Crupelandt, 300 mètres de long en mémoire de Charles Crupelandt, vainqueur de Paris-Roubaix.

Jean-Baptiste Allouard — Il aura fallu attendre quand même quelques années, plusieurs décennies pour que le nom de Charles Crupelandt soit réhabilité sur cette épreuve avec ce dernier secteur pavé qui lui est dédié...

Pascal Sergent — Oui, oui, on a soufflé à André Diligent et René Vandierendonck, à l’époque, qui étaient en place à la mairie de Roubaix, d'inaugurer quelque chose au nom de Charles Crupelandt. Ça s’est fait pour le centenaire de Paris-Roubaix en 1996. Il y a eu cette reconstitution des pavés qui ne sont pas réellement des pavés, c'est un peu un billard pavé. On a soufflé l'idée à ces deux personnes de donner le nom de Charles Crupelandt sur ce dernier secteur. Donc Crupelandt renaît un peu chaque année, puisqu'on en parle, et c'est tout à fait justice.

Jean-Baptiste Allouard — Et on a également retrouvé la tombe de Charles Crupelandt, un peu par hasard également…

Pascal Sergent — Tout tombe en 1996 ! 1996, date à laquelle la concession de Charles Crupelandt se terminait, et on allait détruire tout, et mettre les restes à la fosse commune. Heureusement, on a pu stopper ça, mais in extremis.

Jean-Baptiste Allouard — Aujourd’hui, Charles Crupelandt reste le seul Roubaisien vainqueur de la course qui arrive sur sa ville…

Pascal Sergent — Oui, il a marqué l'histoire, il faut qu'on s'en souvienne. Ensuite, il y a eu quelques podiums, mais c'est véritablement le seul vainqueur.

Jean-Baptiste Allouard — S'il fallait retenir une image de Charles Crupelandt, ce serait laquelle ?

Pascal Sergent — C'est difficile à dire. Peut-être son premier Paris-Roubaix en 1912, où on le voit avec sa fille. On le voit rarement sourire sur les photos. J'ai quelques photos, on ne le voit quasiment jamais sourire. Mais là, on le sent serein. Il a gagné son Paris-Roubaix. Comme sa femme l'a dit, c'était son objectif majeur. Il a acquis une sérénité ce jour-là. Ça n'a pas duré, mais au moins ce jour-là, il était vraiment très serein.

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